A la gare du Kef (ouest de la Tunisie), deux hommes, la trentaine, café à la main, évoquent l’actualité internationale. La Libye – « la Révolution des enfants gâtés »- la Syrie – « El Assad ne mérite pas un procès mais la mort » et la France. Ils planchent sur le nom du politicien à lunettes,  « celui au visage rond et  sympa, qui pourrait remplacer le « petit diable » en mai prochain. » François Hollande.

Je m’invite dans la conversation. Zied, 29 ans, plaisante : « Tu viens de Paris ? Tu connais donc la fac de Nanterre. J’ai fait mes études là-bas, comme Sarkozy, sauf que lui a un emploi. » Il ajoute, en français cette fois-ci : « Ce serait bien qu’il lâche un peu la grappe aux musulmans. »

Quand on demande leur avis aux keffois sur la campagne présidentielle française, ils haussent parfois les épaules. « On s’en fiche ». Mais quand ils acceptent de dire un mot, un seul nom revient systématiquement, « Sarkozy ». Ici, à une quarantaine de kilomètres de la frontière algérienne,  la cote du président-candidat n’est pas exceptionnelle.  Le plus souvent, on lui reproche son soutien à Ben Ali pendant la révolution et surtout, de « mener la vie dure aux Maghrébins » comme insiste Moncef, la quarantaine,  qui a passé cinq ans en France de 2001 à 2006.

Il garde le souvenir d’une France déjà « bien enfoncée » dans la crise. Entre deux anecdotes sur sa vie de sans-papier, Mohcen, qui gère désormais un hammam, enchaîne : « Je comprends les positions dures de Sarkozy sur les clandestins. Chez vous, même les vrais Français ne trouvent plus de boulot. Mais pour les autres en situation régulière, je ne vois pas quel est son problème. J’espère qu’il ne gagnera pas. Il véhicule une image trop agressive de la France, qui plus est ouvertement hostile aux arabes et à l’Islam.»

Au Baroque, le café branché de la ville, un groupe de jeunes étudiants feint l’indifférence.  « On a assez à faire avec notre propre pays. La France ? Vraiment, on s’en moque » soupire Wissem, 21 ans. Ce qui ne l’empêche pas de glisser quelques minutes plus tard un commentaire : « Je pense que pour son mépris des tunisiens pendant la révolution, nous devrions reconsidérer nos relations avec la France, qui pour moi n’est pas un pays ami. Car quand un ami fait une erreur, il s’excuse. »

Marwene, 23 ans, la voix fluette,  le coupe : « Tout le monde a soutenu Ben Ali. Dans ce cas, tu reconsidères tes relations avec le monde entier ». Il m’explique que l’expérience malheureuse des « harragas », partis à l’aventure en Europe après la révolution, a marqué les tunisiens – « les témoignages sont horribles »- et contribué à écorner l’image de la France : « Beaucoup pensaient que c’était un eldorado. Quand ils ont vu qu’émigrer en 2011 était différent de ce qui se passait dans les années 70, ils ont brisé les rêves de pas mal de monde. »

Sur Nicolas Sarkozy, il est plutôt mesuré : « Il faut de toutes les tendances dans un pays. Si Sarkozy est si terrible que ça, vous n’avez qu’à pas voter pour lui. Vous êtes en démocratie non ? Moi je trouve que c’est de votre système politique que la Tunisie doit s’inspirer. »

Assis à la table d’à côté, Abdellah, la trentaine, écoute. De temps en temps, il hoche la tête et commente : « La France n’est pas en crise et le rêve européen des jeunes tunisiens est intact, rassure-toi. Ils préfèrent galérer là-bas plutôt qu’ici, crois-moi. Ils s’en fichent pas mal du soutien de Sarkozy à Zine [Ben Ali Ndlr]  et qu’il n’aime pas l’Islam. »

Il tire nerveusement sur sa cigarette. Me parle de son meilleur ami en Italie – « un pays vraiment en crise, il aurait dû aller en Allemagne » – et de Pascale, sa copine française qu’il a rencontrée à Monastir : « Elle veut me ramener en France. Elle m’a dit qu’après les élections, si votre gouvernement change, ce sera peut-être plus facile, c’est vrai ça ? Elle dit que Sarkozy a bloqué les frontières, surtout pour nous les Tunisiens. Mais s’il est réélu… »

La discussion s’envenime. S’éparpille. Très vite,  l’actualité locale reprend le dessus. Des faits divers, des pénuries de lait. Le café se vide. Wissem me prend à part : « Tu dois te dire qu’on est des fous ? Vous n’avez pas tous ces problèmes en France hein ? Tout est plus simple ? »  Je lui réponds que non, tout n’est pas si simple. Il s’agace : « A chaque fois que je parle à des personnes qui vivent en France, elles se plaignent. Si c’est si terrible que ça, vous n’avez qu’à faire la Révolution ! »

Ramsès Kefi

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