Bondy Blog : En 2016 l’État islamique va fêter ses 10 ans d’existence, comment ce petit groupe de terroristes irakiens a réussi à devenir un califat qui contrôle un territoire où vivent de 8 à 10 millions de personnes ?
Wassim Nasr : C’est toujours la même équation : misère économique et sociale plus oppression des gouvernements sur une population. Après l’invasion de l’Irak, les Américains n’ont pas tenu leurs promesses aux clans sunnites qui avaient aidé à démanteler le régime de Saddam Hussein. Ils avaient notamment assuré une participation dans le nouveau pouvoir, mais ils ont préféré mettre en place le gouvernement chiite d’Al-Maliki qui s’est révélé sectaire et violent. Ce sont ces tribus délaissées et l’ancienne armée de Saddam qui sont le principal vivier de l’État Islamique. Cette alliance a répondu à une angoisse profonde liée à la répression sur les sunnites du pays. L’EI a ainsi endossé l’habit du libérateur et du vengeur pour une partie de cette population persécutée. Un nouvel élément s’est ajouté dans l’équation : c’est le vide idéologique total dans ses régions et plus largement dans notre société moderne. Il n’y a plus d’idéaux réels pour lesquels les gens veulent se battre. Or, l’EI a une idéologie et un projet politique viable. Ils parlent à ceux qui vivent sur place en proposant un système économique et administratif qui s’est révélé efficace. On ne tient pas des millions de personnes que par le glaive. En plus de répondre à un besoin local, il attire à l’international avec la dimension apocalyptique et religieuse de leurs discours expliquant ainsi pourquoi beaucoup de jeunes du monde entier rejoignent l’Irak et la Syrie et moins l’Afghanistan, le Mali ou le Yémen.
Les attentats de Paris ont-ils été une victoire pour l’EI ?
C’est une victoire à tous les niveaux. Ils ont prouvé qu’ils avaient une force de frappe. À l’heure dite, le commando du Stade de France s’est fait exploser pour faire diversion. Qu’importe si peu de personnes étaient autour d’eux, car ils ont respecté l’horaire. Ils montré ainsi leur détermination. C’est aussi une victoire dans la communication. Il faut souligner qu’ils touchent la France, le cœur de l’Europe avec des Français et des Européens. Cela ne sert plus à rien de frapper l’Irak et la Syrie si la menace est interne. Ceux qui ont pensé la logistique sont Européens. Abdelhamid Abaaoud n’est pas le cerveau, mais bien l’organisateur. Les armes ont été achetées en Europe, l’artificier est Belge. L’EI arrive à retourner des Occidentaux contre leurs nations. Ce n’est plus le même terrorisme où des gens d’autres pays se déplaçaient pour faire des attentats. Nous assistons à une mutation et tout le défi est de la combattre efficacement. Enfin, c’est une victoire interne dans la sphère djihadiste. Ils prouvent qu’ils dépassent une nouvelle fois Al-Qaïda. Ils avaient déjà créé le Califat, projet rêvé par tous les groupes islamistes, les rendant ainsi incontournables. Le fait d’arriver à monter une attaque de cette envergure renforce encore plus leur attractivité. Motiver quelqu’un à commettre des attentats alors qu’il est sur place c’est une chose, mais préparer une opération de cette ampleur en est une autre.
Que pensez-vous de cette grande coalition que tente de faire François Hollande ? Peut-elle être efficace ?
La réponse militaire ne sera pas efficace, on le saurait. Malgré la guerre d’Afghanistan ou d’Irak et la mort de Ben Laden, les groupes djihadistes ont continué à se battre. Une coalition hétéroclite avec des gens qui n’ont aucun intérêt commun ne peut pas marcher. Cela renforce la propagande de l’EI de « seul contre tous » et leur mythologie apocalyptique. Comment expliquer après quatre ans de guerre civile que Bachar El-Assad est un bon interlocuteur aux Syriens ? Ce n’est pas logique et c’est ce qui fait défaut à cette coalition. Tous travaillent pour combattre l’EI. Ils bombardent, financent et entraînent des milices, mais ils n’ont aucun projet commun pour la région et c’est là le véritable problème. L’EI rêve d’affronter des soldats occidentaux au sol. Dans la bataille finale de leur prophétie, les vrais musulmans vont se battre contre les croisés et leurs quatre-vingts bannières. Ils attendent donc cela avec impatience. Ils ne sont pas dans une lecture rationnelle telle que le pense l’Occident. Pour eux c’est la mission divine et c’est ce qui fait leur force sur le terrain et les rendent beaucoup plus dangereux.
Quelle est votre vision de la situation en Libye ?
Cela fait un an que l’EI est implanté. Depuis longtemps la Libye les intéresse, beaucoup de djihadistes viennent de ce pays et cela depuis des décennies. Il y a un véritable vivier. Ce n’est pas un hasard si les soldats de l’EI sont concentrés sur Syrte et sa région. C’est là où se situe le clan de Khadafi. Cette tribu a été mise de côté suite à la guerre de 2011. Nous retrouvons donc la même équation avec deux gouvernements défaillants qui ont exclu une partie de la population qui s’allie avec l’EI pour regagner force et fierté.
Et pour l’Égypte et la Tunisie touchées récemment par des attentats ?
En Égypte, nous assistons au même phénomène depuis la prise au pouvoir du Maréchal Al-Sissi. Le groupe Wilayat Sinaï (anciennement Ansar Baït al-Maqdis) qui a fait allégeance à l’État Islamique n’a jamais été aussi puissant. Il fait de nombreuses attaques contre l’armée et a réussi à faire exploser un avion de ligne russe. Pourquoi ? La population du Sinaï est discriminée, les sympathisants des frères musulmans sont opprimés, des villages entiers ont été détruits près de Rafah, les tunnels menant à Gaza où se font les trafics ont été inondés. Ces gens se rallient à l’EI pour se venger.
La Tunisie est le pays qui importe proportionnellement le plus de combattants étrangers (environ 3000). La société est laïque à Tunis, mais assez religieuse dans le reste du pays. Pourquoi autant de personnes les ont rejoints ? Car l’EI amène une vraie idéologie avec un vrai projet politique. Il n’y a plus de réponse dans le monde arabe aux attentes des peuples. Les jeunes souhaitent un autre système que la société de consommation. N’oublions pas que les Arabes musulmans vont de défaite en défaite depuis la fin de l’Empire ottoman (1920). Ils n’ont gagné aucune guerre. Les régimes militaires comme ceux de Nasser, Kadhafi, Saddam Hussein n’ont pas marché. Qu’on le veuille ou non, l’État Islamique redonne une certaine fierté à ces populations.
Propos recueillis par Lloyd Chery
 

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