Ce qui caractérise ce petit bout de femme de 27 ans, c’est deux culottes, deux tee-shirts « toujours deux pour la rotation », une brosse à dents « très important », un duvet, une tente « quand je pars loin », un ordinateur et caméra « depuis pas longtemps », « un truc pour faire du feu », des feutres, un cahier, des livres « je peux pas partir sans Conrad, London, Prévert ». Et le fait qu’elle aime l’eau, la montagne et les pays nordiques, les endroits paumés. Mais déteste dormir sous un toit car elle apprécie de sentir le vent sur sa peau.

Zoé est une baroudeuse. Elle gagne sa vie en étant intermittente du spectacle. Son métier de chef opérateur dans le cinéma ne la passionne pas. La flexibilité de son statut, si. « Je ne conçois pas de travailler tous les jours de l’année, là par exemple, je travaille la nuit, je me lève quand je veux. » Du coup, dès qu’elle le peut, cette Parisienne fuit la capitale. Elle a déjà pas mal roulé sa bosse sur la planète : Europe, Inde, Québec, Canada…

En fait, Zoé est une ancienne « grande rebelle parmi les grandes rebelles ». Il faut dire que ses parents « pas du tout cathos ou religieux » ont eu la bonne idée de la mettre dans une école privée de bonnes sœurs à l’adolescence. « J’avais un petit scooter et chaque fois que les profs me faisaient chier, j’avais une grande idée, j’avais envie d’aller à Vladivostok, dans le fin fond de l’est russe. »

Un jour, elle dit à son grand frère de 16 ans son aîné qu’elle aimerait beaucoup voyager. Ce à quoi il répond « Ben si tu voulais voyager, ça se saurait ». Propos qui provoquent en elle un déclic. Après avoir eu son bac et la voiture la même semaine, cette grande timide « euphorique pour cacher [sa] peur » part trois mois toute seule, avec son auto. Ce sera le tour de la France, d’abord. « Je dormais dans ma voiture, je prenais des autostoppeurs, c’était eux souvent qui m’aidaient à payer l’essence car je ne pouvais plus avancer… » A son retour elle est ravie de son périple. Elle se dit : « Si je peux m’éclater autant en France, alors je peux m’éclater partout dans le monde, waouh c’est super chouette. »

Elle prend alors la tangente : un an à Londres, « je faisais la serveuse, barmaid, fêtarde à prouver à la Terre entière que je pouvais être autonome. Je me suis rendue compte que j’étais bien en dehors de mon cercle d’amis et familial ». Elle se définit plutôt comme une spécialiste du voyage proche et pas cher. « J’ai pas tant que ça voyagé loin. »

Pendant cinq ans, dès qu’elle le peut, elle monte dans le premier train qu’elle trouve, pas cher donc, et roule. « A la base, c’était une fuite, dès que j’étais en colère, chaque occasion était bonne, je me faisais larguer par un mec, je prenais mon vélo et je partais. Quand je suis partie en Toscane, trois semaines, ce fut mon plus beau voyage, j’avais un livre, c’était pleinement la solitude assumée, j’ai parlé à personne à part pour acheter une boite de thon. »

Cette bohème ne dépense rien : « Moi, je mets pas de jupe je mets pas de talons, je me maquille pas, déjà, c’est une économie d’argent énorme. » Ce n’est pas pour autant qu’elle fait la cigale de La Fontaine. « J’ai passé des voyages entiers à ne rien payer, et je ne vis pas au crochet des gens, c’est que même si j’ai de l’argent en poche, les gens ils vont me dire mais non viens, attends, t’es la bienvenue dans notre village… Tout d’un coup t’as 500 personnes qui t’organisent un méchoui pour toi, pour la Parisienne qui débarque dans le fin fond de la Beauce en vélo. »

Ses voyages en France et en Europe lui font découvrir qu’elle aime et préfère voyager seule. « Il faut faire des compromis quand on est plusieurs, c’est difficile, la vie en société. » Elle voyage à pied, en bateau, en vélo beaucoup, « c’est le moyen le plus économique et le plus proche de ce que j’aime faire ». Ce qu’elle aime quand elle part sur les routes de France et de Navarre, en vélo, c’est s’arrêter dans les PMU et discuter.

« Ensuite, ce que j’ai compris au fur et à mesure, c’est qu’on rencontre beaucoup plus de monde, que ce soit en France ou à l’étranger, quand on est seul et qu’on est une femme surtout… Forcément, c’est intriguant une petite meuf; il n’y a pas tant de rapports sexuels entre les gens. C’est plutôt un rapport père-fille, mère-fille, frère-sœur qui va s’instaurer. Les rencontres, c’est vachement protecteur et de grande curiosité. »

Son rapport à elle-même et au voyage au gré de ses périples a changé. « Au début, je m’enfermais une semaine quand je rentrais, je racontais pas mes voyages, les gens ils savaient pas ce que je faisais. Je disais « c’est de la balle », comme ça on me faisait pas chier. J’avais l’impression d’être dans l’impossibilité de communication. Les mots sont hyper difficiles à trouver pour exprimer la folie de ce que t’as vécu. Depuis mon voyage au Canada, il y a deux-trois ans, où je devais tenir un blog, j’ai compris que le seul truc intéressant dans le voyage, c’est pas de partir, c’est de revenir et de raconter son voyage. Partir, c’est le rapport à soi très intime et très constructif pour soi, mais on ne se construit que si on revient. Pour avoir un retour sur soi-même. Pour le rapport social, au monde. »

Peur, parfois ? « Je prends des préservatifs si je me fais violer. J’ai dû m’enfuir une fois. Où à Etretat, par exemple, j’ai eu peur. Je dors toujours dehors et je suis une faignante. J’ai pris un drap. J’étais allongée dans les herbes folles et j’ai cru entendre un monsieur qui me dit « excusez-moi mademoiselle », mais il n’y avait personne. Dans la solitude, au bout d’un certain temps, ton audition, elle est complètement perturbée, t’entends tout, tu parles seule… Moi, pendant des mois, je me suis pas vue dans un miroir, tu sais pas que t’es sale, t’as des rides qui apparaissent. C’est des rapports au corps et aux sens qui me fascinent. »

Zoé intrigue certains. « Quand je parle de mes voyages, les gens ont envie de vivre ça dans le fantasme mais pas dans la réalité. Ça ne les amuse pas forcément de dormir avec les limaces sous la pluie. Tout l’inconfort, ça ne les tente pas, mais le voyage, oui. » Et vous ?

Stéphanie Varet

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