Quelle semaine ! Je viens d’intégrer l’École de journalisme de Sciences Po ce lundi 3 septembre au fameux 117 boulevard Saint-Germain. L’année scolaire qui s’est achevée il y a peu a été intense, stressante et pleine de doutes avec beaucoup de remises en question.

Mon parcours de réfugiée m’a trimbalée des camps de réfugiés en République Tchèque et en Autriche pendant quasiment un an jusqu’en France

Je ne réalise pas encore d’avoir intégré une école de journalisme si prestigieuse. Je viens d’un milieu socioculturel un peu différent des étudiants qui fanfaronnent sur les bancs des amphithéâtres de Sciences Po. On dit de moi que je suis issue de l’immigration. En fait, je suis l’immigration. D’origine russo-géorgienne plus précisément. Je suis arrivée en France en 2004 à l’âge de dix ans d’un petit pays, la Géorgie, coincée entre le Moyen-Orient et la grande Russie. Mon parcours de réfugiée m’a trimbalée des camps de réfugiés en République Tchèque et en Autriche pendant quasiment un an jusqu’en France. Ici, beaucoup ignorent le parcours inextricable, âpre et épineux de ceux qu’on appelle « les migrants ».

Le travail, mon seul « passeport »

Il m’a fallu énormément de temps et de travail pour rattraper le retard accumulé. Ma traversée de l’Europe pour arriver en France m’a privée d’école durant des mois. Mais une fois arrivée, mon ambition depuis toujours, était de devenir journaliste. A vrai dire, c’était le rêve de ma mère. Elle m’en parle encore aujourd’hui. En 1991, quand l’URSS s’effondre, les frontières se ferment. Ma mère n’a jamais pu quitter la Géorgie pour rejoindre sa famille à Moscou et poursuivre son rêve, son plus grand regret. J’en ai fait mon affaire ! Vous n’imaginez pas à quel point il faut travailler dur pour effacer votre accent, maîtriser les nuances de la langue française et surtout avoir des bonnes notes à l’école. C’était mon « passeport » disait ma mère !

Je doutais de mes capacités en français, j’étais effrayée à l’idée que mon nom de famille me fasse défaut

En 2014, dix ans après mon arrivée, je découvre l’existence de la « Prépa égalité des chances », une classe préparatoire aux grandes écoles de journalisme, créée par l’ESJ Lille et le Bondy Blog. A cette période, je ne me sentais pas encore prête. J’avais peur, persuadée de ne pas être à la hauteur. Je doutais de mes capacités en français, j’étais effrayée à l’idée que mon nom de famille me fasse défaut et surtout, ma mère me répétait que si je n’avais pas la chance d’avoir un carnet d‘adresses confortable, je ne réussirais jamais. Elle avait tort, après-tout, on n’est ni en Russie ni en Géorgie ici.

Septembre 2017, la Prépa Egalité des chances

Pendant longtemps, j’ai ignoré tous ceux qui parlaient l’échec. J’ai tenté de fignoler, cultiver mes expériences journalistiques, quitte à aller taper à la porte des rédactions, les incommoder et les importuner à plusieurs reprises. Après différentes expériences, l’obtention d’un diplôme universitaire en « photojournalisme et images aériennes » et une troisième année d’histoire, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai envoyé mon dossier. Je me sentais enfin prête. Du moins c’est ce que je pensais.

J’ai intégré la neuvième promotion de la prépa Egalité des chances du Bondy Blog et de l’ESJ Lille en septembre 2017. Le choc ! Je découvre les difficultés qui nous attendent. Grammaire, conjugaison, expression écrite, devoirs et concours. Certains d’entre nous devaient conjuguer tout ça avec un job étudiant. On a commencé à frémir, baliser ! Heureusement pour nous, notre force sommeillait dans le travail d’équipe. Vingt petits soldats qui se soutenaient moralement. On s’appelait sans cesse et on se prêtait main forte.

Si un jour, il vous arrive de baisser les bras, Rachel Bertout est toujours là. Une femme toute menue mais débordante d’énergie. Celle qui est responsable de la prépa nous tape sur les doigts quand on rend un devoir en retard, nous épaule avec un mouchoir quand on déprime, et nous envoie parfois quelques mails sympathiques pour nous remonter le moral.

Le journalisme a besoin de gens comme nous et les écoles sont prêtes à vous ouvrir leurs portes.

Mon quotidien n’a tourbillonné qu’autour de cette préparation intense et acérée. Pas le temps de cligner des yeux qu’il était déjà l’heure de sortir le stylo pour gratter sur une feuille remplie de questions d’actualité. Surtout, ôtez-vous de l’esprit l’idée que vous n’êtes pas assez ingénieux, habile ou qu’une école est trop prestigieuse pour vous. C’est totalement fallacieux. Le journalisme a besoin de gens comme nous et les écoles sont prêtes à vous ouvrir leurs portes.

J’ai longtemps pensé que Sciences Po était un horizon trop éloigné. Je pensais que je n’avais pas les ressources intellectuelles pour entamer des études pareilles. Vous savez, quand on vient de si loin, on ne sent jamais assez chevronné. C’est votre force, car ce sentiment opiniâtre vous aiguillonne à fournir plus d’efforts, à vous dépasser. Cette atrophie se transforme en aubaine : ténacité, combativité, robustesse.

Septembre 2018, ma rentrée à l’école de journalisme de Sciences Po

Des qualités qui vous seront nécessaires si vous voulez faire ce métier. L’École de journalisme de Sciences Po, pour moi, iln’y a pas mieux comme école quand on est boursier : pas de frais de scolarité, augmentation de la bourse du CROUS de 75% et possibilité de postuler à la bourse de vie de France Télévisions. Cette bourse est un petit miracle qui vous tombe dessus si vous avez la chance d’être sélectionné.

Chaque année, quatre étudiants sont choisis pour faire leurs armes dans différents services de France Télévisions. Les heureux élus peuvent continuer de suivre leurs cours en même qu’ils travaillent au sein du service public pendant leurs vacances. Je suis fière de mon école et des opportunités qu’elle offre à des gens comme moi.

Ma première semaine de cours a été paisible mais le rythme s’accélère très vite à l’école. Si votre ambition est de pousser les portes du 117 l’année prochaine, préparez-vous à vivre un rythme endiablé.

La dixième promotion de la Prépa égalité des chances est déjà au complet et fera sa rentrée le 17 septembre. Je ne peux que leur souhaiter une magnifique année et bonne chance à toutes celles et ceux qui leur succéderont également. Un seul conseil : ayez confiance en vous !

Nato PHOUNTHOUCHACHVILI

Articles liés