Presque tous les jours, des provocations racistes, mais aussi homophobes ou misogynes pourrissent le débat public. L’apogée étant sans doute intervenu avec la surmédiatisation d’Eric Zemmour, le candidat de Reconquête, lors de la dernière présidentielle.

Échantillon. Des « beurettes » plus assez « sexy » depuis qu’elles « sont voilées », dixit le maire de Béziers, Robert Ménard, sur LCI le 8 octobre dernier. « Les agressions sexuelles dans les transports ont d’abord et avant tout des causes culturelles », assène sur Cnews, Kevin Bossuet (professeur d’histoire). Et d’attribuer la grande majorité de ces agressions « aux étrangers ».

C’est dans ce contexte que, nous, la jeune génération de ce pays, sommes amenés à nous construire. Une interrogation s’impose à nous : doit-on rester passif face à ces attaques ou réagir ?

Certains décident de mener leur « combat » contre ce climat d’oppression. D’autres cherchent légitimement à s’en préserver. Mais ces petites phrases s’infiltrent dans les discussions du quotidien : « T’as vu ce que untel a dit ? T’en penses quoi ? Tu vas pas à cette manifestation ? Toi qui es renseignée, tu devrais savoir que … T’as un avis ? ».

L’injonction à réagir, source de pression mentale

Cette injonction de devoir être concerné par tous les débats est générée par plusieurs facteurs. Les médias en sont évidemment un avec l’avènement des chaînes d’information en continu. Des débats télévisés 24 heures sur 24 qui deviennent parfois l’autoroute de l’humiliation des minorités.

Ces discussions sont le reflet d’une droitisation et d’un racisme décomplexé du débat public. La mainmise de l’industriel aux positions conservatrices, Vincent Bolloré, sur plusieurs médias marque un tournant. Le plus visible : l’arrivée de Cnews (ex-iTélé) et de ses têtes de gondoles réactionnaires.

Non seulement je suis une cible de ce racisme mais je dois aussi aider  

De l’autre côté du spectre, il est parfois dur de lutter. Pour les journalistes et chroniqueurs antiracistes, il naît un sentiment d’être à la fois victime et défenseur, une fois confronté à ces polémiques. C’est ce que nous explique Grace Ly, journaliste et fondatrice du podcast Kiffe Ta Race.

« Non seulement, je suis une cible de ce racisme, mais je dois aussi aider. C’est une charge d’être toujours pédagogue sur ce qui nous cible directement et nous blesse », explique-t-elle.

Elle en a fait les frais lorsque l’épidémie de Covid a donné lieu à des sorties racistes contre les Asiatiques. Sur les réseaux sociaux, elle maîtrise la charge de son engagement : « Je fais des calling out (dénonciation publique) où je me mets en position de dialogue. Cependant, je ne le fais pas n’importe quand et avec n’importe qui. Ça reste un travail que tu décides de fournir ou non ».

La pression ressentie lorsque l’on est perçu comme engagé

Être engagé peut relever de l’abnégation, dans ce contexte, dans ce contexte. Réagir à chaque saillie médiatique demande de l’énergie. Ne pas réagir peut engendrer de la culpabilité.

Ce phénomène est appelé la charge raciale. Un concept développé par la chercheuse et maîtresse de conférences Maboula Soumahoro. Dans Le triangle et l’hexagone, Réflexions sur une identité noire (Editions, La Découverte, 2020), Maboula Soumahoro apporte une définition : la charge raciale est « la tâche épuisante d’expliquer, de traduire, de rendre intelligibles les situations violentes, discriminantes ou racistes ».

Les personnes racisées contrôlent leurs faits et gestes, se mettent une pression à performer pour se détacher de l’image négative.

Pour la psychologue Racky Ka-Sy, cette charge raciale entraîne l’obligation d’un certain nombre de comportements sociaux face à l’abondance des clichés négatifs. « Les personnes racisées contrôlent leurs faits et gestes, se mettent une pression à performer pour se détacher de l’image négative associée à leur groupe. C’est tout cela qui constitue la charge raciale. Cet impact psychologique est non négligeable : appréhension, anxiété, fatigue, dépression, hypervigilance, sensibilité voire détresse émotionnelle… », souligne la psychologue.

Quand on est perçu comme engagé, les personnes qui nous suivent attendent qu’on réagisse 

Pour certaines figures publiques, s’ajoute la crainte de faillir à son devoir militant. « Quand on est perçu comme engagé, les personnes qui nous suivent attendent qu’on réagisse, témoigne Grace Ly. Il faudrait donc passer deux heures à créer un post pour répondre à une polémique ou un débat. » 

Une perte de temps et d’énergie qui peuvent s’avérer contre productives. « Ce sont les sorties racistes qui dicteraient notre calendrier, alors qu’on tend vers autre chose », développe Grace Ly. L’injonction à réagir « ne rend pas service à nos combats », poursuit-elle, en insistant sur l’importance de se préserver physiquement et mentalement.

Prendre position pour soi, mais aussi pour le groupe que l’on représente

Être minoritaire et engagé peut aussi assigner à un rôle périlleux, celui de porte-parole d’un mouvement ou d’une communauté. Intervenir médiatiquement n’est alors plus seulement une question personnelle, mais implique toute une réflexion collective. Un biais médiatique réducteur qui tend à uniformiser un groupe ethnique ou religieux dans les médias en faisant fi de leur diversité.

Grace prend en exemple une anecdote qu’elle a vécue, il y a de ça quelques temps. « Quand c’est la période du nouvel an chinois, les journalistes cherchent des personnes pour faire un article sur les raviolis et parler du racisme anti-asiatique. Certains me sollicitent après une recherche sommaire parce que j’ai une visibilité. Si je refuse, je me demande s’il y a un risque que le sujet soit négligé voire annulé. C’est donc une pression supplémentaire de toujours se dire : il faut que j’y aille sinon… ».

Un des aspects de la charge raciale consiste à faire perdre aux personnes non blanches leur individualité.

« Un des aspects de la charge raciale consiste à faire perdre aux personnes non blanches leur individualité. Elles sont sollicitées et peuvent se sentir contraintes de s’exprimer sur des sujets dont elles n’ont pas nécessairement envie de parler », avance Rokhaya Diallo.

« Difficile de ne pas se sentir atteint si notre identité raciale est importante pour nous. Pour ne pas être atteint, je pense qu’il faut consommer ce type d’information avec parcimonie », analyse la psychologue Racky Ka-Sy.

Alors comment se préserver de ces polémiques incessantes qui inondent les chaînes d’info en continu et les réseaux sociaux ?

Si la santé mentale et physique est impactée, il ne faut pas hésiter à consulter un psychologue

« Quand on est à fleur de peau, surtout après avoir vécu plusieurs expériences de racisme ou de discrimination, il est difficile de prendre du recul. Si la santé mentale et physique est impactée, il ne faut pas hésiter à consulter un psychologue voire un psychiatre ou a minima en parler à son médecin traitant », propose la psychologue Racky Ka-Sy.

En attendant, il est toujours bon de rappeler que les discriminations racistes, sexistes, homophobes, transphobes sont un problème qui concerne toute la société. Le rôle des alliés privilégiés est aussi important, comme le rappelle Grace Ly : « Il n’incombe pas seulement aux victimes de trouver des solutions. La démarche reste sociale donc elle concerne tout le monde ! ».

Kamelia Ouaissa

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