« Ce n’est un secret pour personne », rigole-t-elle. Effectivement, Barbara n’arrive jamais à se lever le matin. Lors de son dernier séjour en Grèce, elle l’adopta comme philosophie quotidienne. Elle commençait à 10h. A 9h52, l’esprit brumeux, elle s’étirait comme un chat, se glissait dans une petite robe légère et descendait les quelques marches qui la séparaient de la rue. En traversant, elle attrapait un freddo espresso sketo au comptoir du coin et s’engouffrait dans les locaux de la permanence juridique. Jamais son travail n’avait été si proche de son domicile.

Ce jour-là, Armel s’était assis face à elle. « Il avait le regard doux, mais il restait très pudique, dit-elle. Les mots ne venaient pas, c’était confus. Je le forçais à raconter son histoire et ce n’était pas naturel. On était tous les deux des étrangers, en réalité ». Armel est camerounais. Il venait d’arriver à Lesbos, par bateau. Il était résumé à un mot, devenu un gros mot : « C’est un migrant…Tous ces mots-là, étranger, migrant… ça a été tellement instrumentalisé qu’on ne sait plus ce que ça représente. Et bien, ça représente une vie humaine. Pas une abstraction. C’est assez concret, une vie, non ? Parce qu’on en a tous une, déjà, et qu’on aspire tous à ce qu’elle soit la meilleure possible. Mais l’Etat, ses institutions, ses hommes et femmes politiques préfèrent résumer ça en statistiques, en coût, en sujet électoral voire en épouvantail ».

Barbara a réfléchi. Armel était mal à l’aise. Pourtant, ils se comprenaient très bien, ils étaient tous les deux francophones, ce n’était pas le problème. Mais il lui fallait un langage plus universel que leur français. « Je lui ai dit – Viens, je te fais un café. Déjà parce que l’hospitalité commence par là. Ensuite, on est sortis dehors fumer une clope. Mon amoureux grec étant passionné de football, j’avais suivi d’une façon extraordinairement attentive l’intégralité des matchs de la ligue des champions. Ça créait une sacrée ambiance sur la petite île. Parler du Liverpool-PSG de la veille m’est apparu plus pertinent comme discussion, entre deux inconnus, que de commencer par un – alors, qui te menace de mort dans ton pays ? ».

*

Barbara est juriste. Elle manie les équations légales, démêle les procédures, contrôle leurs applications, rédige des recours, des appels, des courriers, construit des dossiers. Cela consiste aussi à passer des heures au téléphone à parler dans le vide à un interlocuteur buté, écouter, écouter, écouter avec des trésors de patience déployés pour l’occasion,  ou encore taper sur un fax capricieux pour envoyer un papier dans les délais. La particularité, c’est qu’elle s’est spécialisée en droit des étrangers. La matière est vaste et dense. C’est un droit dit dérogatoire car il s’applique à une population précise non détentrice de la nationalité du pays. Elle n’a travaillé qu’au sein d’associations. « Ce qui est compliqué c’est quand tu commences à ne plus être en accord avec les lois qu’il faut appliquer, souligne-t-elle. Alors on essaye de les tordre, de chercher dans chaque recoin du texte, dans chaque traité, dans chaque déclaration des droits ce qu’on peut faire pour sortir quelqu’un de sa détresse ». Verdict ? « Beaucoup d’échecs. Et de toutes petites victoires. Parce que quoi, on l’empêche de se faire expulser ? Mais c’est là que tout commence après : se battre pour un statut, un logement, un travail. Et se battre contre le seau de discriminations qui va se déverser sur sa poire ».

A leur place, tu ne tiendrais pas une seconde dans leur pays d’origine

Chaque anecdote ou réflexion rapportée par Barbara est ponctuée par une seule et même virgule : la violence. La violence de l’Etat d’abord : « Je l’ai constatée quand je travaillais en région parisienne, en zone d’attente et en centre de rétention administrative. Oui, la politique d’immigration est raciste. Y’a une classification à la tête, au profil. Tu vas avoir le bon ou le mauvais immigré. Par exemple, le Syrien, médecin qui a fui la guerre, c’est accepté. Socialement, il coche la case. Mais le Roumain qui vend des tours Eiffel en porte-clés, c’est refusé, et il va finir en rétention tous les deux mois ».  La violence des récits ensuite, « le but c’est de leur faire raconter leurs histoires pour piocher à l’intérieur les conditions nécessaires pour les mettre en sécurité et leur offrir l’accès à la ‘légalité’. En les écoutant, tu réalises qu’à leur place tu ne tiendrais pas une seconde dans leur pays d’origine ou dans leur situation personnelle. Or rester prostré en PLS en attendant que la tempête passe étant une méthode qui a peu porté ses fruits, tu ferais donc exactement pareil qu’eux : tu partirais. Qu’importe la raison. Guerre, persécution, famine, économie…. Ils veulent tous une chance d’être heureux. Comme toi et moi. Donc non, ce n’est pas trop demandé, de les accueillir, si tu y penses ».

*

Armel sirotait son café. Barbara se souvient : « Donc, j’ai commencé par : – alors Liverpool-PSG hier ? T’as regardé ? J’ai vu ses yeux briller et il a déroulé. Pendant une vingtaine de minutes, il me parlait avec emphase. Il était pour le PSG, mais quand même – ils sont plutôt forts Liverpool. Je lui demande d’où vient cette passion. Il me raconte qu’il était footballeur, au pays. Mais après une blessure, il est devenu chauffeur de taxi. Il est tombé fol amoureux d’une femme. Seulement, il était chrétien et elle était musulmane. Sa famille ne l’a jamais toléré. Je lui ai refait un café, il continuait à me parler. Sa femme est morte en couches. Tenu pour responsable, il a été torturé puis menacé de mort. Quitte à mourir, autant partir, autant risquer d’aller en Europe ».

Travailler dans notre milieu, c’est comme remplir d’eau un panier percé

Puis, Armel a eu un rendez-vous. Pour obtenir le statut de réfugié, il lui faut une décision légale, accordée ou refusée à l’appui d’un dossier et d’un entretien devant le « Greek Asylum service », une commission d’Etat. La veille, Barbara l’invita à manger dans un petit bar du port. Parce qu’«avoir le ventre plein, c’est important ».

« J’avais peur pour son dossier », avoue-t-elle. « On est habitué à être dans un discours négatif. ‘Il faut attendre Monsieur’, ‘on a fait tout ce qu’on pouvait Madame’, ‘non je n’ai pas de nouvelles’… Notre parole, notre écoute, en tant que juriste, c’est un pansement. Un peu léger parfois quand la plaie est béante et qu’ils sont des milliers dans le cas d’Armel. C’est pour ça que les gens sont vite cramés dans notre milieu. C’est comme remplir d’eau un panier percé. Ça peut rendre un peu taré ou déprimé ». La suite ? Armel n’a pas dérogé à la règle : il a passé son entretien et il a dû attendre, des mois.

*

Barbara a arrêté de s’embrouiller avec ses copains les samedis soir à l’heure de l’apéro quand les conversations deviennent évidentes et poussives sur ces sujets. « Surtout qu’au fond, résumer le tout à ‘Le monde, c’est de la merde’, ça n’avance à rien ». Il s’agit déjà de mesurer sa chance et de s’inscrire dans un mouvement qui sera toujours plus grand que sa minuscule individualité, puisqu’« on est tous l’étranger de quelqu’un. Mais j’ai l’impression qu’on ne se rend pas compte du confort absolu de certaines citoyennetés. Notamment des nôtres. C’est plutôt chouette, non, d’avoir un passeport qui te permet d’aller partout ? D’obtenir un visa sans galères ? C’est un luxe ! Ta vie n’est pas déterminée par l’endroit de ta naissance ! Et tu sais… Plus tu les unis, plus les gens sont libres, à mon avis ».

Et Barbara, sa liberté, elle l’a saisie à bras le corps. « Avec une mère syndicaliste, deux parents facteurs abonnés à Télérama, qui t’allument France Inter tous les jours, le goût du questionnement et du débat, tu le cultives sans le vouloir ». Ils ne la retiendront pas de faire ce qu’elle désire et lui enseigneront une règle simple : ce qui te meut, ce qui te parle, ce qui résonne en toi, ce qui te donne envie de te lever – même difficilement car tu n’es définitivement pas du matin : tu y vas, tu y cours. Alors, Barbara a couru. Elle a quitté la quiétude de cette grande maison de campagne qui l’a vue grandir et qui l’a tant protégée. Elle est partie. Pour Caen, pour Athènes, pour Nanterre, pour Montreuil, pour Beyrouth, pour Le Caire, pour Lesbos.

Barbara migre, elle aussi. Par les films, par les livres, par la photo, par les tableaux. Par ses meubles. Elle déplace toutes les pièces, chine des objets en brocante, dépareille les chaises de sa table à manger. Elle récupère et restaure un petit buffet. Elle change trois fois la disposition de sa chambre de 7 mètres carré. Elle repeindrait son plafond en bleu, simplement parce que le ciel de la Grèce lui manquerait beaucoup à cet instant.

Quand je contemple la Méditerrannée, j’ai une image fugace de mort

Sa bouche dessine une moue perplexe à la mention du mot frontière : « Quand je voyage, j’ai objectivement une tête de touriste. Je suis une femme, blanche, avec un passeport français. C’est un peu l’équivalent d’avoir fait Polytechnique, l’ENA ou Normale Sup’: les préjugés à ton égard seront plutôt favorables. Donc, je n’ai jamais réalisé ce que ça représentait une frontière, un barrage, un soupçon, un refoulement. Après un voyage au Liban, j’ai voulu aller en Palestine. Arrivée à la frontière israélienne, là, j’ai eu les boules. Je n’ai pas fait la maligne aux douanes avec mes 4 tampons libanais, mes bénévolats dans des associations diverses et j’avais l’impression que mes positions pro-palestiniennes s’étalaient sur mon visage. J’ai acquiescé sans broncher quand on m’a demandé si j’allais à Jérusalem, et le lendemain, j’ai filé pour Ramallah ».

*

Il y a des odeurs qui ne vous quittent jamais. Des odeurs d’un été persistant, d’un sol plus sec que la saison précédente, des oliviers paresseux qui s’étendent sur le plateau rocheux plongeant à pic dans la mer. Et puis la mer. Celle qui ne connaît pas les marées. « Je la chéris, infiniment, la Méditerranée, mais j’ai désormais une image fugace de mort quand je la contemple. Un peu comme les plages du Débarquement. Sauf que ce qu’il s’y passe ne date pas d’il y a plus de 70 ans ». A 18 heures, Barbara a planté ses pieds dedans, jusqu’aux chevilles et elle a attendu que sa peau refroidisse. Elle tenait dans sa main encore ce café à la grecque, ce liquide épais, qui consiste presque à boire le marc à moitié froid – presque.

« Ce métier, ça a été un tournant. Je n’en suis pas blasée ou écoeurée. Peut-être sonnée, je dirai. J’aurai voulu être critique de théâtre ou décoratrice d’intérieur. J’aurai pu faire une dizaine de spécialisations différentes à la fac. Et tant mieux, il en faut pour les aspirations de chacun… J’ai accepté d’être payée, en retard, au lance-pierre, 1350 euros par mois pendant deux ans. Mais, étrangement, le fait de me dire qu’une personne dormira bien ce soir car j’ai réussi à mettre mes études et mon éducation à son service… ça a du sens. Mais quand la colère, la tristesse, l’impatience commencent à s’incruster un peu trop dans ta tête, tu n’aides personne. Donc, il faut rentrer, il faut souffler ».

Alors, Barbara est rentrée à Paris au mois de décembre. « J’ai donné mes bouquins à Armel. Il avait un grand appétit culturel, donc je lui ai tout laissé. Il y avait du Annie Ernaux dans lot, ça me fait marrer de l’imaginer en train de lire des considérations très éloignées des siennes. Mais peut-être pas tant que ça, après tout ». Armel continue à prendre de ses nouvelles, tous les samedis. Un petit mot virtuel, pour lui souhaiter une jolie fin de semaine. Et puis, un jour, Barbara reçut ceci et l’éclat de son rire sincère traversa les frontières : « La décision est bonne. Je te la dédie. L’Afrique te dit merci !!! ».

Eugénie COSTA

A relire – L’or du commun, épisode 1 : Caro, 29 ans, ni Gandhi ni bonne soeur

 

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