Ce lundi soir, l’ambiance est festive au 5 rue de la Paix, dans l’un des plus luxueux quartiers de la capitale. Devant le Park Hyatt, palace parisien à deux pas de la place Vendôme, une vingtaine de femmes de chambres et employés chantent, dansent, lancent des youyous et tapent des rythmes africains sur des percussions véritables ou improvisées. Pourtant, n’alllez pas croire que les salariés fêtent une promotion ou une victoire syndicale. Non, c’est la grève qu’ils mènent depuis le 25 septembre qui les motivent à être là tous les jours. « On est solidaires. Aucun de nos collègues ne lâche l’affaire. C’est ça qui nous fait tenir », affirme Marie-Chantal Femmély, femme de chambre. Elle travaille pour un sous-traitant de l’hôtel de luxe depuis 13 ans.

Nous faisons grève parce que l’hôtel ne nous respecte pas. Il nous traite comme si on était de vulgaires papiers

Au palace Park Hyatt Paris Vendôme, où une nuit dans la suite Impériale avoisine les 15 000 euros, environ 80 travailleuses et travailleurs sont en grève sur un total de 220 salariés, nous indique la CGT des hôtels de prestige et économiques (CGT-HPE). Une dizaine d’entre eux sont des employés « internes », les 70 autres font partie des 80 employés de sociétés de sous-traitance, principalement de la société STN. 

A 19h, c’est l’heure du dîner. Au menu : couscous géant et spécialités africaines préparés par quatre femmes de chambres. Une table est disposée devant les portes closes du palace sur lesquelles des cartons indiquent « La lutte des classes c’est ici » ou « Non à la sous-traitance ». Deux employées s’affairent au service. Tout le monde est invité à se joindre au banquet et quelques passants le font volontiers. « C’est délicieux ! », s’exclame l’un d’entre eux s’éloignant avec une assiette en plastique pleine. « Nous faisons grève parce que l’hôtel ne nous respecte pas. Il nous traite comme si on était de vulgaires papiers », lui explique une gréviste avec un geste de dédain.

Embauche, baisse des cadences, pénibilité et hausse des salaires

Parmi les principales revendications des grévistes : une embauche par le palace des salariés en sous-traitance, une diminution des cadences, une ouverture d’un compte pénibilité pour les salariés faisant un travail répétitif, et une augmentation à hauteur de 3 euros de l’heure et 100% du titre de transport des employés “internes”, dont les salaires sont inférieurs à ceux de la sous-traitance.

Suite à leur mobilisation en 2013 et 2014, les salariés de la sous-traitance ont obtenu une mutuelle, un remboursement du titre de transport mais aussi des salaires plus élevés grâce aux primes, expliquent plusieurs grévistes. « Une femme de chambre peut toucher 1 900 euros par mois en sous-traitance alors qu’en interne, on reste souvent au SMIC hôtelier. Il faut monter en grade pour être augmenté, il n’y a pas d’ancienneté« , déplore Sameh Hamouda, technicien de maintenance, délégué du personnel et employé par l’hôtel Hyatt depuis cinq ans. “Les autres palaces paient mieux. Quand on voit les 8 millions de bénéfices qu’a fait le Hyatt en 2017…”

Six ans d’ancienneté, 1 600 euros net

« La direction pense que si nous ne disons rien, c’est que nous sommes contents, déplore Clize Jean-Pierre, cuisinière pour les employés de l’hôtel. Moi, ça fait 16 ans que je travaille ici et je gagne 1 600 euros net par mois. A côté, au George V ou au Ritz, je gagnerai 400 euros de plus ». Cette employée de 51 ans reste tout de même fidèle au poste. « Beaucoup d’employés sont là pour apprendre le métier. Ensuite, ils partent. Moi, je n’ai pas tellement le choix ».

La CGT-HPE affirme que des demandes de négociation ont été adressées à la direction depuis le printemps, sans réponse. Pour le Hyatt, les choses sont claires : la dernière négociation avec les représentants du personnel a eu lieu en avril 2018 et « de nouvelles négociations auront lieu comme tous les ans à partir de janvier 2019″. Quant au choix « d’externaliser un certain nombre de services » comme le nettoyage des chambres, du linge et la sécurité, le palace n’est pas près de revenir dessus. « Il s’agit d ‘un modèle d’organisation commun à tous les établissements de l’enseigne Hyatt dans le monde », répond l’hôtel. Un argument qui ne semble pas convaincre les grévistes, surtout après l’intégration, en 2013, de salariés de la sous-traitance au sein du groupe Louvre Hôtel suite à une grève.

Nous avons l’impression d’être des intrus. Pourtant, nous travaillons dur, nous aimons cet hôtel. Mais on ne se sent pas exister. J’aimerais qu’ils nous montrent qu’on existe

« Sous traitance, maltraitance« , lance Noura, 53 ans, femme de chambre et déléguée du personnel, elle-même salariée en sous-traitance depuis 10 ans. « C’est un palace, tout de même. J’ai des collègues qui sont ici depuis l’ouverture de l’hôtel. Jusqu’à quand vont-ils être en sous-traitance ? »

Sa collègue Julia* acquiesce. Elle travaille au Hyatt Vendôme depuis 2003, un an seulement après l’ouverture du palace parisien. « Nous voulons être traités comme les autres. Quand il y a des fêtes, nous ne sommes pas invités. A Noël non plus. Ce n’est pas pour les cadeaux, c’est pour le geste ». Très émue, elle poursuit. « Nous avons l’impression d’être des intrus. Pourtant, nous travaillons dur, nous aimons cet hôtel. Ici, c’est comme ma deuxième maison. Mais on ne se sent pas exister. J’aimerais qu’ils nous montrent qu’on existe ».

Si la clause de mobilité a été supprimée en 2013, la sous-traitance conduit les employés à changer de patron tous les trois ou quatre ans au gré des appels d’offre remportés. Elle pèse aussi sur les plans de carrière, explique Bijoux Mbutu, femme de chambre de 38 ans. « Etre en sous-traitance, ça veut dire ne pas évoluer, déplore-t-elle. J’aimerais devenir gouvernante mais je n’en aurai pas l’opportunité ».

Une cadence de 4 chambres à nettoyer par heure

Selon la CGT-HPE, c’est aussi pour des raisons « idéologiques » que la direction de l’hôtel refuse d’embaucher les sous-traitants. « Ils veulent maintenir la division du personnel, affirme Claude Lévy qui indique en outre que « 90% des salariés de la sous-traitance sont syndiqués contre 45 % à l’hôtel ». Le Hyatt assure pour sa part que l’hôtel « s’attache principalement à retenir les sociétés qui  seront en mesure de respecter son cahier des charges » et que « parmi les conditions, le respect des bonnes conditions de travail des salariés est une priorité ». Quant à la cadence, elle « respecte les standards de la profession », assure le Hyatt.

Un constat que les salariés ne partagent. « La société de sous-traitance fournit un matériel de mauvaise qualité, des aspirateurs en quantité insuffisante, trop lourds, poursuit Bijoux Mbutu, mais nous devons quand même respecter une cadence de 4 à 5 chambres par heure, ce qui est énorme ». En cause, selon plusieurs employés : des contrats commerciaux gagnés sur appel d’offre par les sous-traitants qui font la proposition la moins coûteuse. « L’objectif est de réaliser des économies et tant pis si ça favorise le dumping social », se désole Tiziri Kandi, animatrice syndicale CGT-HPE.

Les clients traversent le groupe de grévistes pour quitter le palace. Certains d’entre eux ont lancé des seaux d’eau sur le groupe depuis les fenêtres, racontent les grévistes ; quelques autres, en revanche, les encouragent, voire donnent de l’argent à la caisse de grève. Aujourd’hui, les clients passent par une porte latérale, les portes principales du palace ayant été fermées.

« La direction empêche les délégués syndicaux d’entrer dans l’hôtel, affirme Tiziri Kandi. C’est une entrave au mandat syndical. Nous avons fait un constat d’huissier et avons saisi le Tribunal de Grande Instance de Paris. Ils jouent la montre et espèrent nous affaiblir, mais c’est tout le contraire ». Mercredi 10 octobre, jour de l’audience, un rassemblement est prévu devant le TGI de Paris.

* le prénom a été modifié

Sarah SMAÏL

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