« Quelles nouvelles politiques de solidarité locales et nationales ? » C’était le thème du premier débat du cycle « Les Heures Innovantes de la Seine-Saint-Denis », en présence de Stéphane Troussel, président du Conseil départemental de Seine-Saint-Denis, de Marie-Hélène Bacqué, sociologue et urbaniste et de Pierre Joxe, Médiateur de la Seine-Saint-Denis et ancien ministre. Objecti : faire émerger des idées nouvelles face à la crise démocratique et sociale.
« Notre département compte et va compter de plus en plus ». C’est ainsi que Stéphane Troussel, président du de la Seine-Saint-Denis, introduit la soirée de débat des Heures innovantes. Il est 18h. La salle est pleine : 8 à 10 personnes de tout âge composent les 8 tables rondes de la conférence. Elles viennent des milieux social, associatif, de la santé, de l’entreprise… de Seine-Saint-Denis. Différents profils pour mieux appréhender le thème du jour et apporter grâce à leurs expertises,des pistes de réflexion et pourquoi pas des propositions concrètes au Département.
C’est tout l’enjeu de ces débats : « inventer de nouvelles politiques publiques, viser l’innovation et l’émulation, permettre aux talents du territoire de se rencontrer et de croiser leurs regards avant de porter leurs idées originales, explique Stéphane Troussel. La France a besoin d’idées neuves, elles sont en Seine-Saint-Denis.
L’action sociale, partie intégrante de la Seine-Saint-Denis
La solidarité est au centre de cette première conférence et « au cœur du pacte républicain« . « La solidarité et l’action sociale font partie de notre ADN en Seine-Saint-Denis », affirme Stéphane Troussel. Nous devonsyhî inventer de nouveaux dispositifs, de nouvelles actions pour remettre le pied à l’étrier aux allocataires du RSA ». Pour rappel, le montant du Revenu de Solidarité Active s’élève à 535,15 euros et ils sont 118 793 à en bénéficier en Seine-Saint-Denis (à la fois du RSA socle et du RSA activité) « Les allocataires seraient des fainéants », s’insurge le président du conseil départemental. Pour démonter tous les clichés autour des bénéficiaires des aides sociales, quelques exemples. Comme cet atelier de confection qui permet à des chômeurs de profiter d’une formation professionnelle et de penser à une requalification dans les métiers de la haute couture, présents sur le territoire de Seine-Saint-Denis souligne Stéphane Troussel, citant « les ateliers Chanel et Hermès à Pantin ». Autre illustration, une association qui accompagne les femmes isolées à retrouver confiance en elles. « Il ne s’agit pas que de verser des droits mais d’aider les bénéficiaires à retrouver de l’estime en soi », explique le président du conseil.


152 euros. C’est le montant dégagé par le département par RSA, alors qu’il s’agit d’une allocation de solidarité nationale. Le montant est moitié moins dans les Hauts-de-Seine. « C’est un système de solidarité qui marche sur la tête, se désole Stéphane Troussel, on demande aux pauvres de payer pour plus pauvres qu’eux ». Et de rappeler qu’au niveau national, la fraude fiscale représente 80 milliards d’euros alors que la fraude sociale s’élève à 4 milliards d’euros. Autre problème soulevé : « En Seine-Saint-Denis, 35% de personnes pourraient avoir droit au RSA mais ne le demandent pas ». Alors comment mieux les informer pour qu’elles aient davantage accès à leurs droits sociaux ? « C’est un combat politique », insiste le président du Département, avant de laisser place aux tables rondes.
Des échanges riches et fructueux
Les participants ont échangé autour de 4 grands thèmes :

  • La place des minima sociaux dans notre société / les polémiques autour de l’assistanat (A)
  • La conciliation de la rationalisation des moyens et de l’accès aux droits sociaux (B)
  • Les modalités d’accompagnement individuels et collectifs / L’empowerment (C)
  • La solidarité entre les territoires (D)

Dans un contexte de paupérisation d’une partie de la population durablement exclue du marché du travail, les minima sociaux constituent pour cette catégorie la seule ressource (24% des allocataires de la CAF en Seine-Saint-Denis). Stéphane Troussel regrette que ces franges de la population soient montrées du doigt, stigmatisées par certains au travers de la nécessité de faire des contrôles. Les premiers à faire le lien entre aide et assistanat tendent à considérer que l’octroi des minima sociaux représentent un frein à l’insertion. Face à ces problématiques, l’une des tables rondes recommande de revoir la gestion et l’attribution des aides sociales, instaurer « du cas par cas » par exemple et des aides davantage individualisées. Une autre table évoque l’idée d’un revenu universel d’existence ainsi que l’importance de différencier les notions de « travail » et d' »utilité sociale » : « on peut être utile à la société sans exercer un emploi », indique un participant. « On peut travailler mais ne pas avoir un emploi. On peut apporter à la société sans avoir un travail rémunéré », ajoute Marie-Hélène Bacqué.
Pierre Joxe estime que le terme « assistanat » est un terme très positif « mais quand on en fait une insulte cela devient un problème », alors que Stéphane Troussel rappelle que « les valeurs de solidarité ont été affaiblies ces trente dernières années dans nos sociétés plutôt les tendances libérales ». Enfin Marie-Hélène Bacqué différencie deux modèles de société, celui basé sur la productivité et celui où l’idée de bien-vivre prévaut. Tous les trois s’accordent pour dire qu’instaurer un revenu universel est faisable.


A la problématique de l’accès aux droits sociaux, un constat s’impose : les usagers sont mal informés. Une table ronde propose de s’appuyer sur toutes les associations pour faire le relais auprès des bénéficiaires.  Le Département agit à plusieurs niveaux, avec des accueils nombreux dont la carte peut être questionnée, l’institution travaille aussi à l’accès téléphonique ainsi que le développement des démarches en ligne. Toutefois, il existe une pression sur l’accès aux services publics qui touchent les banlieues comme les territoires ruraux et certains lieux d’accueil physique disparaissent au profit de la dématérialisation. Se pose alors la question de la fracture du numérique : ceux qui y ont accès et les autres.


Selon Pierre Joxe, « une politique sociale qui n’arrive pas jusqu’aux bénéficiaires est une escroquerie ». Le médiateur de la Seine-Saint-Denis estime qu’il y a la surcharge des administrations et la dispersion des juridictions retarde et complique le traitement des demandes de personnes souvent vulnérables socialement et économiquement. Un regroupement des « tribunaux des affaires de sécurité sociale », des « tribunaux du contentieux de l’incapacité » et des « commissions départementales d’aide sociale », dans un seul grand tribunal pourrait être une simplification utile à l’image de ce qui existe en Belgique et en Allemagne. « Le non recours aux prestations sociales est très supérieure aux fraudes sociales, conclut le président du Département, et l’action sociale reste encore beaucoup trop fractionnée entre les institutions ».


Sur le thème des modalités d’accompagnement individuel et collectif  les dispositifs légaux de participation des usagers à l’élaboration des politiques les concernant, notamment pour les allocataires du RSA. C’est aussi une démarche que le Département entend promouvoir. Une table ronde propose un accompagnement psychologique, aspect souvent négligé alors que les populations concernées sont très fragiles. Autre piste de réflexion : que l’administrateur soit au même niveau que l’administré. Et enfin, les participants recommandent d’améliorer la représentativité des acteurs sociaux.


La dernière thématique abordée ‘ porte sur la solidarité entre les territoires. Parmi les propositions mises en avant : renationaliser le RSA mais toujours déléguer l’accompagnement au département, travailler sur des projets de réinsertion concrets, faciliter l’accompagnement personnel, prendre en compte les spécificités départementales, mettre en œuvre des dispositifs de recrutement incitatifs à l’égard des jeunes et valoriser les expériences associatives sur les CV. Selon Marie-Hélène Bacqué, « le rôle des travailleurs sociaux est souvent vu comme un rôle de contrôle ou de guichet où il faut aller prouver que l’on a bien besoin de cette aide sociale ». Les missions du travailleur social ont évolué. « On demande aux travailleurs sociaux du chiffre en les éloignant du terrain. Alors que le travail social est un travail d’accompagnement », conclut-elle.
« La Seine-Saint-Denis est le visage de la France entière »
En conclusion de ce débat, Marie-Hélène Bacqué s’attache à définir trois grands enjeux qui s’articulent : la justice sociale et la redistribution, la reconnaissance des classes populaires dans leur diversité et la démocratie. « Sans démocratie, on ne peut jouer ni sur la redistribution ni sur la reconnaissance », affirme-t-elle.
Pierre Joxe revient sur la notion d’assistanat. « Il y a une grande aprt de racisme qui ne dit pas son nom dans les discours qui remettent en cause les politiques sociales. Souvent, le bénéficiaire a le double défaut d’être l’étranger et originaire d’une ancienne colonie, c’est le soumis devenu indépendant ».
Stéphane Troussel conclut le débat. « J’ai la conviction que si le regard porté sur la Seine-Saint-Denis est négatif c’est en partie, parce que la population de ce département est jeune et métissée. Alors que c’est le visage de la France d’aujourd’hui que le pays ne veut pas. La France ne veut pas se voir telle qu’elle est aujourd’hui ».

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