Nathan Comons, habitant de Saint-Denis, étudiant à HEC (École des hautes études commerciales de Paris) passé par Sciences po et l’ENS, vient de publier tout seul une autofiction assassine sur une grande école de commerce.
Le camp est un bouquin pour le moins subversif. C’est un euphémisme doux que de dire cela. C’est une autofiction. Ca parle d’une grande école de commerce, d’ultralibérisme débridé, de partouzes géantes, de branlettes salvatrices et obsessionnelles, de viols, de sévices sexuels scatophiles, d’amour, d’idéologie dictatoriale, de Houellebecq, d’Onfray, de Kant, de Rousseau, de Céline, de sandwichs triangles à 4 euros 30, mais aussi de suicide et de religion. Vous foutez tout ça au mixeur, avec une plume alerte, qui se situe quelque part entre le post-ado talentueux et le génie littéraire accompli et ça pue aussi fort qu’une tranche de société, qu’un échantillon représentatif d’humain. Avec l’espoir en moins, vu que l’auteur s’échine à l’enlever avec brio. En même temps, Thatcher l’a dit, il n’y a pas d’alternative. Fallait au moins avoir étudié à HEC pour écrire un truc pareil, en vente sur Amazon, obligé quand on veut « supprimer les intermédiaires ». On a bu un verre avec l’auteur, qui écrit sous pseudo, et qui apprend toujours à dominer le monde dans la prison dorée de l’élite de la nation et des PDG de demain.
Nathan Comons, 21 ans, ne fait pas son âge. On lui filerait bien cinq ou six piges de plus. Mettons dix s’il ouvre la bouche. Avant de le rencontrer, après lecture du bouquin, on est obligé de baliser un peu. On se dit que forcément, on aura besoin d’un lexo en sortant, parce que ça sera pas joyeux. Comme souvent, on se plante. Il se marre, le bougre, entre deux références à Badiou ou Lordon, et on pourrait même penser qu’au fond, cet intello séculier, ex-prolo en cours de gentrification est un grand optimiste. Entretien.
Bondy Blog : Qu’est-ce qui t’a poussé à écrire ce bouquin ?
En arrivant à HEC, j’ai ressenti dès le départ un mal-être violent. Normalement, t’es censé habiter sur le campus. Je l’ai fait au début, mais peu de temps… Je ne suis pas le seul, une minorité d’étudiants refuse ce système. C’est un entre-soi désagréable. L’idée, c’est de faire un campus à l’Américaine. Sauf qu’à HEC, tout le monde étudie le management, c’est déjà beaucoup moins excitant. C’est dans les Yvelines, à Jouy-en-Josas. J’ai rien contre cet endroit, mais c’est le trou du cul du monde. T’as un café à 20 minutes à pieds, c’est loin de tout. Y’a des assos, mais tout fonctionne dans une ambiance un peu consanguine.
Par ailleurs, il se passe des trucs un peu opaques avec l’administration, des gens qui se font virer sans qu’on sache vraiment pourquoi. C’est pas transparent. À la direction, c’est le même mec qui décide des exclusions et qui fixe les droits de scolarité, et qui décide des éventuels dégrèvements. Et puis, il n’y a pas de syndicat. Un élève avait créé une entité de l’UNEF, sans réussite. Il y a bien un site internet, mais c’est une coquille vide, c’est un gars qui a essayé de lancer le truc, mais ça n’a pas marché. Globalement, la contrepartie du diplôme, à HEC, c’est l’allégeance.
Bondy Blog : Quand on lit ton bouquin, on se demande ce que tu fais à HEC. Tu es un amateur de belles lettres et de philosophie, et on te cause marketing. Comment t’as atterri là ?
C’est terrible, mais la représentation sociale que t’as d’HEC est tellement forte quand t’es en prépa que tu te dis : « je ne vais pas cracher dans la soupe ». J’étais pas trop mauvais élève au lycée, alors j’ai tenté le concours. Je viens d’un milieu assez modeste. Ma mère a arrêté ses études en 5e, mon père est décédé quand j’avais deux ans. Il y avait un côté Rastignac, j’avais envie de sortir de mon milieu social. Ensuite, tu te poses la question du sens à donner à ce que tu fais. Mais trop tard, a posteriori.
D’autre part, on est loin de la génération des années 80, où il y avait des gens comme Pécresse. C’était l’époque des « golden boys » qui s’assumaient. Aujourd’hui, c’est vachement plus pernicieux, tout le monde est de gauche. Ça crée des situations hallucinantes. En cours, par exemple, j’ai vu une nana qu’est un peu gauchiste sur les bords demander au prof : « Pour le stage, vous me conseillez banque d’affaires ou conseil en stratégie ?»  C’est la force du capitalisme d’aujourd’hui : t’es dedans, mais t’as même pas l’impression d’y être, ça se fait par automatisme.
Autre exemple, on a eu un cours de RSE (Responsabilité sociale des entreprises, ndlr). Le cours exclut d’emblée les activités qui n’ont pas de but lucratif – qui pourtant font marcher l’économie et font vivre des gens, même si c’est pas pour engranger du pognon. Dès la troisième séance, on s’est retrouvé à étudier de la « RSE stratégique ». C’était plié. Le capitalisme s’est approprié un élément moral, en soi tout à fait louable, mais pour le dévoyer immédiatement.
Bondy Blog : Tu racontes que la bibliothèque est planquée, peu fréquentée et que les livres de sciences sociales sont retranchés dans une petite salle. Les écoles de commerce, c’est le degré zéro de l’esprit critique selon toi ?
C’est pire que ça. Le slogan de HEC, c’est « Apprendre à oser ». L’école se veut an-idéologique, ce sont les propos du dirlo. Ils mettent en avant une promotion de l’esprit critique. Pour ça, ils vont inviter plein de gens un peu subversifs, Mélenchon, Finkielkraut, pour faire des débats. Sauf qu’une réflexion critique, c’est avant tout une réflexion sur le cadre, et on ne réfléchit que sur le contenu du cadre. C’est problématique. Si on refuse systématiquement les idéologies, aucune pensée articulée et structurée, aucun nouveau paradigme ne peut se développer.
Dans ce contexte, tu ne peux pas arriver avec une alternative, quelle qu’elle soit. C’est encore plus pernicieux qu’une idéologie formulée de manière positive. Thatcher l’a dit, There is no alternative. Badiou l’explique : de nos jours, personne ne dit « le capitalisme, c’est super ». C’est juste présenté comme le système « le moins pire ». Du coup, c’est impossible de proposer autre chose. C’est une idéologie négative, et c’est la plus sournoise. Sans compter que le capitalisme de désir du monde contemporain est beaucoup plus difficile à critiquer que le capitalisme industriel du XIXe siècle. On ne peut pas être en dehors de lui. Il y a un coté totalisant. On pourra toujours nous dire : « Ouais, mais connard, regarde, t’as des pompes Adidas ». Et c’est vrai, on doit assumer cette part de médiocrité. Mais aujourd’hui, je pense qu’on vit la fin d’un cycle.
Bondy Blog : Tu penses que le capitalisme financier est à bout de souffle ?
Absolument. On est en train de recréer une crise, exactement comme celle de 2008, mais cette fois-ci qui ne sera pas American-made, mais European-made. En France, la seule idée qu’on a pour recréer de la croissance, c’est d’encourager la spéculation immobilière. C’est exactement ce qu’il s’est passé avant la crise de 2008 aux Etats Unis. De toute façon, dans ce système, l’autre solution, c’est de baisser les salaires, mais du coup les gens ne consomment plus. À la place, on préfère créer artificiellement de la valeur par le biais de l’encouragement à la spéculation. Pourtant, aucune étude économique sérieuse ne démontre que la finance a un jour permis de relancer la croissance ! Par ailleurs, il y a une vraie imbrication entre l’économie et le politique, entre l’État et les marchés. Ce sont des gens cyniques dans le privé qui agissent avec la complicité des politiques étatiques.
Bondy Blog : Je te cite : « A la rigueur, je n’en veux pas à ceux qui assument l’ampleur de la supercherie. Les gens de gauche qui avouent être de droite. Non. Ceux qui me foutent la gerbe, (…) ce sont les tricheurs, ceux qui vont jusqu’à se convaincre eux-mêmes qu’ils sont de gauche, alors que leur seule ambition consiste à vouloir gravir des échelons. Ces mecs-là, j’ai envie de les pendre, sur l’esplanade de l’école, devant les licenciés de Peugeot, les précaires de Carrefour, les captifs d’Arcelor-Mittal ». Ils sont où les socialistes du gouvernement aujourd’hui ?
Je ne pensais pas à eux quand j’ai écrit ce passage. Mais si on prend Macron, par exemple, ou Valls, ce ne sont même plus des gens qui essaient de se convaincre qu’ils sont de gauche. Je me demande s’il y en a qui s’imaginent encore sincèrement différents. Ça me rappelle Bayrou, qui parlait de « politique centrale ».
Mais dans cet extrait, je vise les bobos. Pas n’importe lesquels — parce que quelque part, j’en suis un aussi. Ceux qui sont devenus juste des « bo », des bourgeois. En réalité, ceux-là, ce sont juste les riches d’aujourd’hui. Ils représentent une classe moyenne sup’ à la recherche d’un supplément d’âme. Moi j’habite Saint Denis, je connais des gens qui me disent : « je ne vais jamais après Place de Clichy », comme si après, c’était la barbarie. Et c’est les mêmes qui vont crier au fascisme toutes les cinq minutes. Ces gens-là se convainquent qu’ils sont de gauche, alors même qu’ils sont les meilleurs alliés de la destruction de la gauche.
Bondy Blog : On ne peut pas parler du roman et occulter le sexe, qui occupe une place centrale. Pour toi, l’ultralibéralisme a impacté nos sexualités ?
41iWilMraYL._SY291_BO1,204,203,200_QL40_De nos jours, dans nos désirs, c’est presque devenu une évidence qu’il y a des envies qui relèvent de la consommation d’objets, de services. Maintenant, la sexualité fonctionne de la même manière que d’autres activités. Tu fais l’amour comme tu vas prendre un café au Starbucks. Le sexe est intégré comme l’un des aspects de la vie marchande. C’est indissociable d’une société qui s’oriente de plus en plus vers le service. Je pense que la sexualité a muté de manière irréversible. Aujourd’hui, nous avons accès à toutes les possibilités, à tout moment. Ça a également modifié fondamentalement notre rapport au corps de l’autre et à la question de l’amour.
La vraie mutation, c’est qu’il est compliqué de penser la catégorie de vérité parce que le paradigme du capitalisme ne permet pas de la conserver. En l’occurrence, cette vérité, c’est l’amour. Si tu subsumes l’amour sous la catégorie de désir, alors ce n’est plus une vérité, ça devient une pure émotion. Pour Badiou, une vérité est universelle, absolue et infinie. Dans le monde contemporain, l’amour n’est pas pensable indépendamment de l’intérêt. On peut presque parler de mort de l’amour, puisque tu ne peux plus penser l’amour en dehors des logiques de maximisation du bénéfice ou de réduction des coûts. On revient à des relations d’intérêt, liées aux avantages qu’on peut en retirer et au rapport physique.
Les pratiques sexuelles elles-mêmes tombent dans la surenchère. Il y a une fuite en avant. Il suffit de regarder les requêtes qu’on tape sur les sites pornos, c’est toujours plus trash, toujours plus ambitieux… Il y a une tentative de subversion par la consommation. Cette consommation devient un acte existentiel.
Bondy Blog : L’ultralibéralisme et l’absence d’alternative impactent-ils la littérature ?
Il y a effectivement une observation empirique mainstream que l’on peut faire. Aujourd’hui, en littérature contemporaine, il existe une méta-référence qui est Michel Houellebecq. Tout le monde, même ceux qui ne le lisent pas, se cale sur sa norme et écrit en rapport avec cette référence. Pour Spinoza (ou Lordon qui le cite), une règle majoritaire s’impose parce qu’il existe des affects communs qui vont devenir à un moment majoritaires. C’est ce qu’il se passe. Concernant le côté « trash » de la littérature, il ne s’agit pas que d’une volonté maîtrisée. L’expérience de l’écriture est personnelle, et correspond de fait à un état d’esprit individuel et collectif. Et l’être contemporain, c’est un être en déshérence qui est traversé par de puissants désirs.
Bondy Blog : Tu as une plume trash et noire, et tu écrases la moindre parcelle d’espoir. Un peu comme Houellebecq, que tu cites d’ailleurs pas mal. Tu es condamné à devenir un néoréac ?
Surtout pas ! Lorsque j’écris, j’essaie en filigrane de trouver les nouvelles armes de la lutte. Je ne pense pas qu’on puisse détruire le capitalisme frontalement. Je suis plutôt lordonien, si j’ose dire : on peut changer les choses en orientant nos désirs vers des activités et des émotions joyeuses, en arrêtant de cultiver le profit et l’instinct de mort. Par exemple, je crois beaucoup au modèle des communautés post soixante-huitardes. On essaye un peu de faire ça, à Saint-Denis. Je vis en colocation dans une maison communautaire. Je pense qu’aujourd’hui, les gens sont prêts pour ce genre de choses, avec le coworking, le coliving… Ils sont instruits, et c’est grâce à ce type de modèles, en dehors des organisations politiques traditionnelles, qu’on pourra trouver une alternative. Il faut jouer dans la catégorie des désirs et des affects si l’on veut gagner la partie.
Propos recueillis par Mathieu Blard
Le camp, Nathan Comons

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