“C’est un mensonge d’Etat, un déni de justice. C’est une honte pour l’Etat et les experts. On veut nous faire taire mais l’opinion publique est là.” En conférence de presse ce mardi à Paris, Assa Traoré ne mâche pas ses mots. Quelques heures plus tôt, le journal Le Monde a publié les résultats d’une nouvelle expertise médico-légale, qui exonère les gendarmes de toute responsabilité dans la mort de son frère, Adama Traoré. Le jeune homme est décédé le 19 juillet 2016 à l’âge de 24 ans, après son interpellation par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise dans le Val d’Oise.

Assa Traoré mardi 2 octobre 2018 à Saint-Michel à Paris pour une conférence de presse

Une mort liée à l’effort et à des pathologies selon la conclusion d’expertise

Depuis deux ans, la famille d’Adama Traoré soutient que les gendarmes sont responsables de l’asphyxie qui a tué le jeune homme. Les quatre médecins auteurs de cette nouvelle expertise écartent cette hypothèse, rapporte le journal. Selon eux, la mort d’Adama serait due à l’effort et au stress de la course-poursuite avec les gendarmes, mais aussi au « trait drépanocytaire » diagnostiqué chez le jeune homme et à une pathologie pré-existante et non-diagnostiquée, une « sarcoïdose de stade 2″ – maladie inflammatoire rare pouvant provoquer des problèmes respiratoires. Cette maladie aurait amplifié un état d' »hypoxémie” (manque d’oxygène dans le sang) chez le jeune homme, tandis que la température de 30 degrés le jour de sa mort aurait causé sa déshydratation. S’appuyant sur le témoignage d’un habitant, selon lequel Adama Traoré était “très essoufflé”, l’expertise détermine qu’un « effort intense » a été maintenu pendant quinze minutes et a donné lieu à une « hyperviscosité sanguine« . L’ensemble, auquel s’ajoute un « stress majeur » aurait alors causé une « crise drépanocytaire aiguë avec syndrome thoracique« , puis une « anoxie tissulaire », les organes du jeunes homme étant privés d’oxygène, et enfin, la mort.
« On ne fait pas deux fois 200 mètres en 15 minutes. Surtout que mon frère était sportif, qu’il avait un coeur d’athlète »
Une conclusion d’expertise jugée « mensongère » par Assa Traoré. Pour le comité, qui a fait sa propre reconstitution, Adama Traoré n’a pas couru pendant quinze minutes et n’a pas fourni d’« effort intense » . »Les caméras le montrent : mon frère a couru environ 400 mètres en deux fois, soit deux fois environ 200 mètres, affirme Assa Traoré. On ne fait pas deux fois 200 mètres en 15 minutes. Surtout que mon frère était sportif, qu’il avait un coeur d’athlète. » Une reconstitution officielle doit avoir lieu. “Elle tarde à être faite, estime Assa Traoré, mais elle permettra de montrer la vérité. »
« La compression thoracique a bien eu lieu parce que mon frère a eu trois gendarmes sur lui et s’est pris 250kg »
Surtout, l’appui de l’expertise sur le témoignage d’un voisin la met en colère. « Une expertise doit se baser sur des faits médicaux, pas sur des suppositions ou des inventions, déplore Assa Traoré. Le témoignage d’un voisin, qui dit que mon frère était très essoufflé en arrivant chez lui, ne permet pas de dire qu’Adama a couru pendant 15 minutes. Ces 15 minutes sont une invention totale. Les experts ont établi que mon frère ne souffrait pas de maladie cardiaque, ni de maladie infectieuse. La compression thoracique a bien eu lieu parce que mon frère a eu trois gendarmes sur lui et s’est pris 250kg. Mais la conclusion est contradictoire. »
« On voit clairement une volonté d’étouffer l’affaire »
L’avis de la jeune femme est sans détour : l’objectif de cette expertise est de clore le dossier. « C’est comme si un gendarme avait pris un stylo pour écrire la conclusion, estime-t-elle. On voit clairement une volonté d’étouffer l’affaire, de l’amener à un non-lieu. Il en est hors de question. Adama n’appartient plus seulement à sa famille mais à toute la France. »
Présente sur les lieux, Oumou Traoré, mère du jeune homme, regrette une absence de réponse des autorités. « Nous n’avons même pas eu un coup de fil de la part du président ou des ministres. Mais ils sont allés voir les gendarmes. » Pour elle, ce n’est pas son fils qui est à l’origine de la violence. « La violence vient d’eux, déclare-t-elle, en référence aux forces de l’ordre. Ils croyaient que la mort de mon fils passerait sans bruit. C’était une erreur.« 

Chaque fois qu’un Noir ou un Arabe meurt dans les mains de la police ou des gendarmes, il meurt de toutes les raisons du monde sauf de l’action de la police ou des gendarmes. On se moque de qui ?

 Pour le comité, pas de surprise à la lecture de l’expertise. « On s’y attendait, c’est toujours la même chose, se désole Youssef Brakni, porte-parole du comité Adama. Chaque fois qu’un Noir ou un Arabe meurt dans les mains de la police ou des gendarmes, il meurt de toutes les raisons du monde sauf de l’action de la police ou des gendarmes. On se moque de qui ? ”
 
Le comité demande que “les gendarmes soient mis en examen et que les juges ne prennent pas en compte ce rapport mensonger, » affirme Assa Traoré. Pour la suite, une mobilisation est prévue le samedi 13 octobre 2018 à Paris, dans un lieu encore à déterminer. « Ca va durer deux jours, une semaine, dix jours… Le temps qu’il faudra« , indique Lotfi, ami d’enfance d’Adama Traoré, également présent devant les journalistes ce mardi. « Il n’y a pas de débordement dans nos marches. On croit en une seule chose : la mobilisation de tous les Français. Adama est devenu un symbole, au-delà de sa famille. Notre génération ne va plus se laisser faire. »
Sarah SMAÏL

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