6000 euros d’amende. Le tribunal correctionnel de Paris a condamné, jeudi 29 mars, Jean-Paul Guerlain à verser cette somme pour injure raciale. « Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin... ». Voilà ce que Jean-Paul Guerlain, le petit-fils du fondateur de la célèbre maison de parfum avait expliqué à Elise Lucet en fin du JT de 13h sur France 2, le 15 octobre 2010, pendant qu’il racontait l’histoire de la création du parfum Samsara. Cette condamnation marque l’épilogue de cette première affaire Guerlain.

Mais plus qu’un épilogue, elle marque un tournant historique dans l’action citoyenne en France contre des propos négrophobes. Favorisée par l’émergence des réseaux sociaux, cette mobilisation avait commencé sur Twitter et sur Facebook où les internautes partageaient de mur en mur, l’extrait du JT et la non réaction d’Elise Lucet aux propos clairement racistes du parfumeur. Puis des boycotts devant la Boutique des Champs-Elysées ou les Grands magasins à Paris et en province ont été organisés. Un « Basta ya ! » initié avec l’affaire Guerlain et qui a refait surface en janvier dernier, quand Elle publia un article sur la mode noire-américaine intitulé Tendance : black fashion power. Certains extraits choquèrent de nombreux lecteurs, se retrouvant sur internet et les réseaux sociaux pour dénoncer les clichés sur les noirs que le papier véhiculait.

Lors de l’audience du 2 février, Jean-Paul Guerlain s’était justifié de la façon suivante : « La première partie de ma phrase est une phrase que j’ai entendue toute ma jeunesse quand je travaillais dans le jardin de mon grand-père. Je suis d’une autre génération. C’était « une expression courante à l’époque« . Quant à l’autre phrase, c’est une imbécillité de ma part, j’ai voulu faire rigoler la journaliste et je le regrette », avait poursuivi le parfumeur de 75 ans. « Je présente toutes mes excuses à la communauté noire pour cette imbécillité« , avait répété à plusieurs reprises le créateur de Jardins de Bagatelle. « Je suis tout sauf raciste« , expliquait-il encore.

Si l’héritier de la maison Guerlain disait avoir voulu amuser la journaliste, ses propos ont bel et bien heurté d’autres héritiers. Ceux dont les ancêtres ont subi l’esclavage. Franco, un animateur parisien de 41 ans, membre de la Brigade anti-négrophobie assistait avec des membres du collectif aux derniers Y’a Bons awards, le 19 mars au Cabaret Sauvage à Paris.

Et les bons mots sur les nègres, ça ne le fait pas rire pas du tout. « La durée de vie des esclaves n’excédait pas 5 à 10 ans. Ceux qui banalisent cette affaire minimisent les conséquences de ce crime contre l’humanité et le traumatisme qu’il a laissé… Notre but n’est pas de personnifier la question de la négrophobie à Jean-Paul Guerlain, notre but est que ce genre de propos ne restent plus impunis car trop de gens en souffrent. Et de savoir ce que la justice Française en pense… ».

Quand on demande à Franco, s’il considère que l’affaire Guerlain marquera un avant et un après dans la lutte contre les propos négrophobes, sa réponse est sans ambiguïté. « C’est indéniable. Et c’est aussi une conséquence de la transformation de la France. A force, on apprend à lire entre les lignes du racisme. L’ère internet participe aussi à cela en démocratisant l’accès à l’information ».

Joss Rovélas, le trésorier et porte parole de MIRADA (Le Mouvement International pour le respect et l’Avancée des Droits des Africains et des Afro descendants), lui, n’est pas très impressionné par les 6000 euros d’amende réclamés à Jean-Paul Guerlain par la justice. « Si on compare avec mon salaire, c’est comme si on m’avait infligé une amende de 10 centimes d’euros ! » ironise-t-il. Joss Rovélas préfère rappeler l’action de MIRADA, né autour du mouvement citoyen « Non à Guerlain ! Non à la négrophobie », au lendemain des déclarations du célèbre « nez », en octobre 2010. Leurs actions de boycott sur les Champs Elysées et dans les grands magasins eurent une grande résonance ternissant l’image de Guerlain/LVMH au-delà de l’hexagone, même si Jean-paul Guerlain ne travaillait plus directement pour la marque.

Pourtant, c’est surtout contre les associations telles que le MRAP, SOS Racisme, la Licra, la LDH dont certaines se sont constituées partie civile au procès que Joss Rovélas garde de la rancœur. Il estime que ces associations ont bien trop tardé à réagir et sont moins mobilisées sur les insultes racistes contre les noirs que sur celles visant d’autres communautés. Il déplore également qu’à l’appel au boycott et à manifester, se présentèrent essentiellement des noirs alors que cet appel n’était pas communautaire mais avant tout citoyen…

Joss Rovélas est aussi très critique envers la classe politique, surtout la gauche, restée selon lui muette à l’époque, mais il en veut particulièrement au CRAN. « Cette association ne défend pas la communauté noire. Elle ne défend que ses propres intérêts ». Et Joss Rovélas d’affirmer que pendant que MIRADA était en pleine tractation avec LVMH sur les modalités d’un accord de réparation, le CRAN aurait obtenu, en négociant dans son coin avec LVMH, une compensation financière.

Car la mobilisation, de MIRADA notamment, fut sans relâche. Elle dura jusqu’à fin janvier 2011 soit 3 mois et demi et obtint certaines victoires. Elle permit de s’assurer que LVMH cesserait toute collaboration avec Jean-Paul Guerlain, que des réparations sous forme d’un mécénat de 150000 euros pour la lutte contre la Drépanocytose soit accordé au Centre Hospitalier Robert Debré de Paris, pour qu’il agisse contre cette maladie qui touche les habitants des pays chauds et notamment les populations noires. Le fait que le CH Robert Debré prenne en charge les patients du nord est de Paris (18ème, 19ème et 20ème arr.) et du département de la Seine Saint Denis (93)  dont une partie de la population est en grande précarité, fût un facteur déterminant pour le choix du destinataire de ces fonds.  MIRADA obtint aussi que LVMH accompagne et finance les parcours éducatifs de trois jeunes défavorisés d’Outre Mer pendant 5 ans…

Des doléances entendues et qui bénéficieront, selon Joss Rovélas, à un public plus diversifié que celui d’associations anti-racistes dont il dénonce l’attitude qu’elles auraient eu dans cette affaire Guerlain, décidément marquante. Une affaire historique aussi par les réparations obtenues et par la prise de conscience d’un certain racisme ordinaire dont de nombreux noirs ont décidé de ne plus jamais être les victimes.

Sandrine Dionys

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