Tous les quartiers n’affichent pas en leur centre un signe aussi distinctif qu’une tour de 17 étages évoquant la mythologie grecque. La tour des Argonautes, puisque c’est son nom, en référence à Jason et aux Argonautes, s’impose entre les nuages, comme le coeur du quartier. Autour d’elle, il se déploie en cercles concentriques. A côté, tout près d’abord, il y a la Maison de quartier. Puis tout autour, des commerces. Laveries, boucheries, boulangerie, quelques grecs et un café. Commerces de proximité classiques. Derrière ce premier cercle, plusieurs séries d’immeubles que l’on pourrait prendre de loin pour des préfabriqués et qui ressemblent bien, de près, à l’architecture des années 60-70.

Mais lorsqu’on s’éloigne un peu de la tour, le contraste est saisissant. En une ou deux rues, le décor change brusquement. Juste en face des parkings avec quelques voitures brûlées, trône une architecture éclatante, moderne, ordonnée. C’est le début de la journée. Un retraité qui jardine dans sa plate-bande, un autre qui promène tranquillement son chien. Rien ne vient troubler un silence qui donne l’impression que le temps est suspendu. Une légère brise de vent. Quelques auto-écoles, ce sont les seules voitures qui passent. A cet endroit du quartier, les rues sont larges, bordées d’arbres. Une maison, une voiture parfaitement garée devant. Des massifs de fleurs impeccables, jusqu’au bout de la rue. Des boîtes aux lettres en fer forgé, des serrures électroniques aux portes. Un panneau avec écrit « jeux de ballons interdits ».

Tout est lisse et ordonné. C’est le genre de rue où tout est si calme que l’on se dit naturellement bonjour quand on se croise. En allant au bout d’une rue, lorsque l’on s’éloigne du centre du quartier, on tombe au détour d’un rond-point sur un panneau d’entrée de ville, celle de Cormontreuil. Anthony, gérant d’un bar près de la tour depuis près de 40 ans, en dit, dans un sourire : « Ah oui, c’est huppé là-bas… C’est notre banlieue à nous, notre banlieue bourgeoise ! » Et il faut dire que le panneau annonce très vite la couleur, puisqu’on y lit : « Vigilance citoyenne, en liaison immédiate avec la police ».

Châtillon, un « quartier-village »

La rénovation dans le quartier a déjà fait et doit encore faire l’objet d’une concertation. Selon l’idée de la municipalité et de la communauté urbaine, elle vise, entre autres, à « créer des connexions », à « recomposer l’espace central », à « requalifier les espaces extérieurs et les équipements ». Et, spécificité du quartier, seul un bailleur social est présent sur le projet, Plurial Novilia. On voit plusieurs locaux, et des petites affiches colorées, collées à toutes les portes d’entrées, comme un réseau local tissé de part et d’autre du quartier. Coût total de la rénovation : 100 millions d’euros, qui seront répartis entre le bailleur, la ville de Reims, le Grand Reims, la Caisse des Dépôts, le FEDER… De nombreux acteurs mobilisés dans le projet, donc.

Pourtant, derrière ces objectifs affichés et dont il peut être un peu difficile d’imaginer les résultats auxquels ils conduiront, la concertation semble un peu lointaine pour certains habitants. En revenant vers le centre et vers la tour, on croise Valérie, dans un parking, avec deux jeunes, pas tout à fait convaincue d’avoir été concertée. Elle discute avec sa mère, restée à la fenêtre de chez elle, au rez-de-chaussée. La nuit dernière, deux voitures ont été brûlées sur le parking. Elles en parlent, Valérie regarde dans le vague devant elle. L’analyse rapide et un peu désinvolte de celle qui voit ça souvent. Elle lâche, sans ménagement : « Ce quartier, c’est de la merde ! Il y a des bagarres place des Argonautes tous les soirs, il y a des voitures qui brûlent… Ces des jeunes, je sais pas pourquoi (…) Peut-être parce qu’ils trouvent pas de boulot… Moi, en tout cas, j’ai 43 ans et je trouve pas de boulot, pourtant j’envoie des CV. » Et de poursuivre, en indiquant du doigt un parking voisin : « La dernière voiture qui a brûlé, c’était il y a trois semaines et elle est toujours là ! ». Pour elle et peut-être parce qu’elle a l’esprit occupé à autre chose, le projet de rénovation urbaine est un peu flou : « Je sais qu’il y a des bâtiments qui doivent être détruits mais on n’a même pas eu de prospectus dans les boites aux lettres, rien ».

Châtillon est un « quartier-village » ; en tout cas, c’était l’intention de son architecte, Michel Marot, dont l’héritage semble remis en cause aujourd’hui. Elodie Kucharski est animatrice au Son des choses, une association qui récolte des témoignages des habitants du quartier pour construire une mémoire du voisinage. Elle nous raconte « l’ambiance village », un thème qui revient souvent dans la bouche des anciens du quartier. Ce village tournait autour de la place des Argonautes, ses services et sa vie : on y trouvait des brocantes, des fêtes de quartier, des fêtes foraines. Une vraie place du village, quoi. Elodie me répète le témoignage d’un habitant des premiers jours : « A cette époque-là, y avait pas de riches ou de pauvres, tout le monde travaillait. » La réhabilitation et les consultations autour sont donc devenus un enjeu pour certains habitants qui comptent renouveler cet esprit ou l’empêcher de disparaître.

Quand Carrefour éteint le marché, quand le contraste tue l’identité

Ce qui inquiète, c’est les projets « d’aération » avancés par la ville, un euphémisme pour aborder les démolitions d’immeubles prévus. En faisant un détour par le local du Secours catholique, juste derrière la place, on retrouve Nicolle, Philippe et Denise, aînés du quartier et qui en ont gros sur le coeur. Nicolle « avec deux l ! », vit à Châtillons depuis plus d’un demi-siècle. Elle s’énerve à la mention des « aérations » du quartier. « Je trouve ça un peu bête qu’ils fassent une route, on en a déjà ! » Ils ont tous les trois participé aux consultations de la ville sur la rénovation urbaine, mais sur les démolitions, ils sont unanimes : « On ne nous a pas demandé notre avis. »

Ils l’aiment, leur village… Seulement, d’année en année, les dégradations augmentent et la propreté manque à l’appel. Ils nous parlent aussi et surtout d’un « malaise » qui s’installe, « tous les commerces ferment, les seuls qui marchent c’est la pharmacie et le kebab. » Nicolle, tendrement, nous raconte le marché, en voie de disparition depuis l’ouverture d’un Carrefour, juste en face. « A l’époque, au marché, ils me mettaient de côté quelques produits, et je venais les récupérer. » Tous trois s’accordent pour dire qu’ils aimaient beaucoup le marché et surtout le lien qu’il créait. « Quand il y a un marché on fait le tour du marché, on rencontre des gens. »

C’est peut-être ce contraste de réalité dans la vie quotidienne d’un bout à l’autre du quartier, qui donne par moments le sentiment d’un quartier qui inspire justement un si faible sentiment d’appartenance. Zabbaou, qui a grandi aux Châtillons il y a une vingtaine d’années, confirme : « Ah mais il y a des gens, d’un bout à l’autre du Boulevard Vasco de Gama, ils ne se connaissent même pas ! ».  On retrouve un peu ce sentiment dans le bar d’Anthony, près de la tour. Il vit dans le quartier depuis quarante ans. Aujourd’hui, à un peu plus de midi, son enseigne ne compte que des habitués ou presque. En fond sonore, BFM TV diffuse un discours d’Emmanuel Macron. « Ça va, mon Frédo ? », lance joyeusement Anthony en accueillant un habitué. Le dit Frédo a étudié au collège Paul Fort, il y a une vingtaine d’années. Il n’habite plus dans le quartier aujourd’hui. Pour lui, c’était « chaud » surtout « pendant la guerre du Golfe, il y avait des CRS à tous les coins de rue ! » Aujourd’hui, il a moins de choses à dire de son quartier. Si ce n’est les bons souvenirs du collège.

Quand on lui parle de la rénovation aux Châtillons, il évoque celle d’un autre quartier : « Ah oui, comme ce qui avait été fait à Wilson ! » Lui et les autres personnes présentes dans le bar ne racontent pas vraiment leur quartier, comme on peut le faire parfois. Avec des points d’ancrage dans le temps et dans l’espace, un lien affectif, une révolte d’être délaissé par les pouvoirs publics ou des projets à défendre pour la rénovation. Des souvenirs « d’avant ». Le quartier se dérobe un peu au fur et à mesure qu’on l’arpente, qu’on parle à ses habitants et qu’on essaye d’en faire un portrait. Il y a une certaine forme de détachement et de distance dans les propos.

Sur la place, pas loin du bar, à côté de la tour des Argonautes, on croise peu de gens. Deux jeunes, la trentaine, se retrouvent et se saluent. L’un d’eux est fraîchement arrivé dans le quartier, depuis la Guyane. L’autre, quinze ans d’expérience dans le quartier, reste vague quand on lui parle des bagarres la nuit, de l’ambiance du quartier. Il regarde à droite, à gauche, évoque « l’arrivée de nouvelles populations… Des gens qui partent et qui reviennent. » Il laisse passer un rire, un peu nerveusement avant de s’excuser : « Bon je dois y aller… Bonne journée ! ». On le retrouvera plus tard, assis sur les marches d’un perron, pas loin de la place.

Vous vous rendez compte, Madame ? On nous a abandonnés

Zabbaou est aujourd’hui membre de l’association D-BLOC qui propose des activités pour les jeunes du quartier et qui s’intéresse de près au projet de rénovation urbaine. Et pour cause : elle « (était) au collège Paul Fort il y a… 20 ans maintenant ! » Elle analyse la volonté dans le projet, de « donner de la respiration au quartier » pour mieux balayer l’argument : « On dit que c’est pour laisser respirer le quartier, mais c’est surtout pour laisser passer la police ! » Pour elle, le sentiment de distance qu’on ressent quand les habitants parlent de leur quartier vient en partie du fait que la rénovation a pris du retard et qu’ils se sentent délaissés. Et puis, il y a l’issue de la concertation qui déçoit aussi. « Dans l’association, on a beaucoup de jeunes, pendant la concertation ils ont dit ‘Nous on voudrait un city’ et résultat, il n’y aura pas de city. (…) » Elle raconte l’ambiance de la « piste rouge » et de la « piste noire », deux lieux où les jeunes se retrouvaient avant. « Et puis, il y a eu moins d’entretiens. Quand il y a de l’eau 1 jour sur 3… », lâche-t-elle. On comprend que ce n’est plus comme avant.

Pour Soria, enseignante au collège Paul Fort, ce sentiment d’être délaissé est aussi partagé dans l’esprit des plus jeunes, ses élèves. Chaque année, elle réalise avec eux de nombreux projets autour du vivre-ensemble, de l’expression (slam, théâtre), de la ville. Elle raconte une discussion avec eux au cours d’un projet sur ce qu’est l’aménagement d’une ville et d’un quartier : « Ils m’ont dit : ‘mais vous vous rendez compte, Madame ? On nous a abandonnés… On joue au foot à même le bitume !’ »

L’identité des Châtillons semble comme suspendue en l’air, d’une certaine manière. Un peu comme sur un fil. Dans les autres quartiers, les rénovations ont conduit à des déplacements, des relogements. Les gens partent, reviennent. Peut-être une autre explication à cette identité moins marquée qu’elle pourrait l’être ailleurs. Le 9 juillet aura lieu une nouvelle concertation à la Maison de quartier et concernera justement l’aménagement d’un terrain sportif. Même si le projet de rénovation implique un budget conséquent et malgré la communication de la communauté urbaine qui incite les habitants à « être acteurs de leur quartier », il faut bien reconnaître que la concertation sera peut-être encore plus indispensable aux Châtillons. Parce qu’il est difficile d’être acteur ou actrice de son quartier quand il y a autant de façons d’y habiter.

Anne-Cécile DEMULSANT et Arno PEDRAM

Crédit photo : ACD / Bondy Blog

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