« Ne renoncer à rien en particulier pour protéger les réfugiés, c’est notre devoir moral et c’est inscrit dans notre Constitution. » Cette phrase a réellement été prononcée par Emmanuel Macron le 9 avril 2018 au Collège des Bernardins. Face aux familles et aux enfants contraints de dormir à la rue en ce mois de juillet, les mots du président ont un goût amer. Alignées sur le boulevard Macdonald (19e arrondissement), les tentes ont été montées il y a quelques jours pour une soixantaine de familles exilées. Une solution désespérée pour contraindre les autorités compétentes à prendre leurs responsabilités. Ce vendredi à l’aube, le camp a été évacué par les forces de l’ordre. « Dans le calme », selon les bénévoles présents. Une partie des familles auraient été dirigées vers des accueils de jour en vue d’étudier leur situation. Hier, nous les avions rencontrées. Reportage.

Les tentes vertes Quechua bordent un tronçon du boulevard Macdonald, près de la porte d’Aubervilliers. Face au centre d’accueil social Rosa Parks, les enfants les plus grands tapent le ballon encouragés par les klaxons victorieux de l’Algérie qui vont crescendo. En quelques jours, une petite routine s’est mise en place : une mère rafraîchit son enfant sur le point d’eau installé près du camp, d’autres dînent à l’entrée de leur tente, une femme tresse sa camarade qui grimace légèrement de douleur. Si les circonstances étaient toutes autres, on pourrait presque croire que nous assistons à un rassemblement festif. Il n’en est rien.

« On n’en peut plus de choisir », lâche, lasse, une des bénévoles de l’association Utopia 56. Avec l’arrivée de l’été, l’association peine de plus en plus à trouver des hébergements solidaires pour les familles qui font appel à eux. Une situation qui les a contraints à suspendre les hébergements solidaires pour faire pression sur les pouvoirs publics. « Ce n’est pas notre travail de nous retrouver face à cette pression, de devoir choisir, en fonction des vulnérabilités de chacun, qui est-ce qu’on laisse dehors et qui est-ce qu’on héberge », déplore Florent, coordinateur à Utopia 56. L’installation de ce camp s’est faite sur le lieu de rendez-vous qu’utilise habituellement l’association pour faire le lien avec les foyers solidaires.

La revendication : une mise à l’abri totale et pérenne

Florent raconte : « On a fait des réunions avec des familles en amont pour leur expliquer dans quelle situation on était. De fait, on n’avait pas de solutions donc on a distribué des tentes et vu que les familles sont tout le temps là, on s’est installé ici. » Si les riverains ont fait montre d’une certaine hostilité à voir un camp s’installer en bas de leurs fenêtres, le bénévole se défend : « On ne pouvait pas s’installer sur la bordure périphérique, il faut être visible sinon ces personnes n’ont pas de solution et l’État s’en désintéresse ». Utopia 56 réclame une mise à l’abri pérenne, totale et inconditionnelle de ces femmes et de ces hommes. Pour le moment, seules quelques élues sont venus à leur rencontre : la députée (LFI) Danièle Obono et l’adjointe aux Solidarités de la maire de Paris, Dominique Versini. Cette dernière a assuré l’association de son soutien et a enjoint à prendre ses responsabilités.

En Libye, si tu restes tu meurs, si tu pars tu meurs, alors il faut faire un choix

Le camp rassemble exclusivement des familles, des couples et des femmes seules. Les personnes les plus vulnérables. Enceinte de 3 mois, Françoise a 24 ans. Elle est ici avec son mari et leur enfant Armando, âgé de tout juste 1 an et 7 mois. « Mon mari et moi avons quitté la Côte d’Ivoire en 2016, nous raconte-t-elle. Au départ, on ne voulait pas du tout aller en Europe, on voulait juste fuir. » Son périple va lui faire traverser plusieurs pays : le Mali, l’Algérie, la Libye, l’Italie et finalement la France. « La Libye, c’était le pire. En Libye, si tu restes tu meurs, si tu pars tu meurs, alors il faut faire un choix. » Comme d’autres, Françoise a traversé la Méditerranée sur un bateau de fortune, elle a été sauvée in extremis par un autre navire. « Ils ont pris les femmes et les enfants en premier. Dès que le bateau a été vidé, il a coulé », explique-t-elle comme si elle était encore surprise de la chance qu’elle a eue. Françoise va passer deux ans à Messina, une ville du nord-est de la Sicile.

« C’est compliqué en Italie, je ne comprenais pas la langue. Je suis tombée malade pendant ma grossesse et ils refusaient de me soigner, c’est pour ça que je suis venue ici », nous dit Françoise qui a contracté une hépatite B. Arrivée en France, les médecins lui ont diagnostiqué une autre maladie. Pourtant, Françoise et les siens dorment à la rue. « C’est difficile après tous les sacrifices qu’on a fait, les gens pensent qu’on vient ici pour l’argent mais non !, s’exclame-t-elle. Moi, je veux travailler. On ne quitte pas son pays, sa famille pour ça. Maintenant, je veux juste que mes enfants soient en sécurité. Mon petit, il ne mange pas bien, il a eu des problèmes de santé aussi. »

On a envie de partir, de rentrer mais on ne peut pas, on est obligé d’attendre

Près des tentes, de nombreux enfants jouent et se chamaillent, les bénévoles ont improvisé un atelier dessin pour les distraire. Il y a un peu plus de 60 familles, à la veille de l’évacuation. Souleymane, 6 ans, intrigué par notre appareil photo, nous emmène vers sa tente. « Hier, on a attendu avant qu’elle arrive », ronchonne-t-il avant de s’essayer lui-même à la photo en immortalisant sa tente et quelques bénévoles. Il y a également beaucoup d’enfant en bas âge. Mariame, 24 ans, tient sa petite fille de 11 mois entre ses bras. Elle est arrivée de Géorgie en février dernier. « On a dû quitter le logement dans lequel on était, ma fille avait attrapé une infection à cause de l’humidité », nous explique-t-elle. Mariame aussi a attrapé une infection, ses yeux, cachés par des lunettes de soleil, sont tout boursouflés, rougis et humides. Avec son autre petite fille de deux ans et son mari, Mariame perd patience. Sa demande d’asile auprès de l’Ofpra a été lancée il y a deux mois et elle peine à voir une solution se dessiner. « On envie de partir, de rentrer mais on ne peut pas, on est obligés d’attendre », se désole-t-elle.

Un peu plus loin, une jeune adolescente de 12 ans à l’anglais impeccable nous explique la situation de sa famille. Mona vient de Somalie et plus tard elle veut devenir vétérinaire ou pédiatre. Avec sa mère, elle tente désespérément de trouver une solution, de comprendre comment fonctionne l’éprouvante administration française. Des préoccupations bien précipitées pour une jeune fille de son âge. Contrairement aux autres enfants, Mona ne nous parle que de la rentrée prochaine, de son envie d’aller à l’école.

Comme expliqué plus haut, le camp a été démantelé ce matin aux aurores. Le coordinateur d’Utopia 56 doute qu’une mise à l’abri ait été proposée à ce stade. « Toutes les semaines, on transmet à la mairie nos comptes-rendus hebdomadaires avec le nombre de gens à la rue, et toutes les semaines, on nous explique que les services sont saturés », précise-t-il. En contact avec les familles, Utopia 56 a mis en place un suivi pour s’assurer que les familles soient bien prises en charge.

Et maintenant ?

Selon la maire-adjointe aux Solidarités, Dominique Versini, le campement regroupait ce matin « 137 personnes dont une cinquantaine d’enfants et plusieurs personnes en situation de handicap ». « Vu l’ampleur, j’ai fait pression sur l’État pour qu’il y ait une mise à l’abri », déclare-t-elle. Les familles ont été dirigées vers différents centres d’accueil appartenant pour la plupart à la ville de Paris. « Les travailleurs sociaux sont maintenant en charge de l’évaluation et à partir de là, l’État proposera des orientations (…) On espère surtout qu’on ne va pas revoir des familles dans la rue », nous explique Dominique Versini. En fonction du statut des familles, les solutions ne seront pas les mêmes pour tous. Il n’est donc pas à exclure que certaines familles, notamment les « dublinées » et celles déboutées du droit d’asile, se retrouvent de nouveau à la rue, selon l’élue.

Dominique Versini ne fait pas mystère des divergences qu’elle a avec l’État concernant sa politique de l’accueil : « C’est la politique la plus dure qu’on ait eue, soutient-elle. Une politique axée non pas sur l’inclusion mais sur l’exclusion ». Mardi dernier, les ministères de l’Intérieur et du Logement ont annoncé que le Samu social, le 115, devrait désormais communiquer à Beauvau la liste des réfugiés et des demandeurs d’asile qu’il héberge. L’exécutif prétend que cette mesure vise à mieux prendre en charge les réfugiés et les demandeurs d’asile.

Co-fondatrice et ancienne directrice du Samu social, Dominique Versini s’étrangle face à cette annonce : « Le Samu social ne peut être l’auxiliaire du ministère de l’Intérieur ! » Cette mesure a malheureusement été votée dans le cadre de la loi asile-immigration, comme elle nous le précise, il sera donc plus compliqué de s’y opposer. Plusieurs associations ont dénoncé cette disposition, craignant que cela engendre « des conséquences dramatiques pour les personnes sans domicile fixe, qui ne solliciteront plus ce numéro d’appel d’urgence ou quitteront les centres d’hébergement par crainte de mesures coercitives ». De quoi rendre encore plus difficile la mise à l’abri des exilés en France.

Mise à jour, vendredi 21h50 : La préfecture de la région Île-de-France nous a fait parvenir quelques éléments dans la soirée suite à la lecture de cet article. Elle déclare au Bondy Blog que le nombre de personnes en situation de vulnérabilité présentes ce matin était de 140. Elle confirme qu’il s’agit de femmes isolées, de couples et de familles. Selon la préfecture, toutes ces personnes ont eu une proposition d’hébergement, essentiellement en banlieue. Les demandeurs d’asile ont été renvoyés vers des centres d’accueil et d’orientation (CAO), soit des structures d’hébergement temporaire. Concernant, les familles sous statut de dublinées, la préfecture affirme qu’elles ont droit à un hébergement mais qu’elles n’ont pas vocation à rester en France de manière pérenne. En revanche, pour les familles déboutées du droit d’asile, la préfecture n’indique pas avoir fait de propositions d’hébergement. 

Par ailleurs, la préfecture veut mettre en avant le fait que les moyens pour l’accueil des exilés auraient été augmentés concernant notamment les places d’accueil dans leurs différentes structures. Elle indique qu’un nouveau centre accueil et d’examen des situations (CAES) de 150 places ouvrira en octobre. Elle assure également que depuis le début de l’année 2019, 10 000 personnes auraient été mises à l’abri. Précisons qu’une mise à l’abri signifie a minima qu’une personne a accepté de monter dans les cars des maraudes de France Terre d’asile puis qu’elle a accepté la solution d’hébergement temporaire proposée par la préfecture. Cela dépend donc essentiellement des statuts de chacune des personnes, les déboutés du droit d’asile étant a priori exclus de tous les dispositifs d’hébergement précités.  

Héléna BERKAOUI

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