La salle est bien remplie pour un soir de semaine. Il faut croire que la population en a ras la casquette de cette histoire autour du reportage de M6. Ils sont venus pour le crier haut et fort. Ils sont venus dire aux journalistes, ce que disent en règle générale, les habitants des banlieues : nous sommes fatigués de cette stigmatisation médiatique, fatigués de passer pour des pestiférés, voire des lépreux de la république. 

« Pourquoi les journalistes nous expose à la vindicte populaire en montrant uniquement les travers et jamais ce qui marche dans les banlieues ? » Parce que l’univers médiatique est avant tout un marché économique basé sur l’offre et la demande. Et en matière de demande, ce sont les cassures, les fêlures, le sensationnel qui raflent les parts de marché. Autrement dit, les banlieues sont un casting parfait pour ce business.

François Pupponi, député-maire PS de Sarcelles est au commande de ce débat. Un peu trop selon une délégation qui soutient la candidate divers gauche, Nathalie Bellity, à l’occasion de l’élection cantonale du 12 octobre prochain. Comme un seul homme, la délégation quitte la salle sous prétexte que le maire récupère la rencontre et surfe sur l’émotion des habitants au profit du candidat PS. Un peu ratée la sortie préméditée du collectif. La salle reste concentrée sur l’objectif de départ : les journalistes et la banlieue. Trois représentants de la profession, en l’occurrence Elsa Vigoureux du Nouvel Obs’, Hélène Roussel de France Inter et votre serviteur du Bondy Blog, ont fait le déplacement pour jouer le jeu des questions/réponses, mais surtout pour tendre l’oreille face à un public qui n’arrive pas à avaler la pilule de ce reportage maudit de M6.

« Avec ce reportage, M6 nous a salis, c’est une marque indélébile sur notre dos », lance un homme d’une voix posée. Les réactions fusent les unes après les autres, les applaudissements rythment les passages du micro HF de main en main. « Ils nous ont abusés, l’équipe de tournage est venue au lac de Sarcelles pour nous filmer, l’ambiance était bonne autour du barbecue, ces images sont absentes du reportage ! », s’étonne une jeune dame très remontée contre « cette trahison ». Même remarque de cette participante à la sortie en Normandie : « Ils ont dit que nous ne pouvions pas nous payer des bungalows, ce n’est pas vrai, il n’y en avait plus à la location, c’est pour cela que nous nous sommes retrouvés sous un pont  ! »

La gauche prend un petit coup au passage au sujet de ses trente ans de promesses. Pupponi baisse le menton quelques instants et soudain lâche une anecdote pour se réconcilier avec la salle : « Au PS, nous les élus de banlieue, n’avons jamais la parole. On nous avait demandé, à Claude Dilain, maire de Clichy-sous-Bois, et à moi, de dire quelques mots à la tribune lors du congrès du Mans en 2006, nous étions des vedettes, après plus rien ! » En politique aussi, la solitude vient après les cinq minutes de gloire. Certains réclament une action en justice : « Et le droit à l’image des collectivités ? Que pouvons-nous faire pour rendre justice à la ville de Sarcelles, comment vaincre la rumeur et la réputation qui freinent l’accès des emplois aux jeunes de cette ville ? Les journalistes de M6 doivent s’expliquer…  » Les absents ont toujours torts. M6 a décliné l’invitation pour cause de campagne électorale sur le secteur. Belle pirouette.

Le débat est désormais bien installé, le micro circule, les journalistes invités répondent aux interpellations. Tout va bien dans la salle André Malraux, tout va mal pour l’équipe de M6. Mais un homme se lève et réclame le micro avec insistance. La scène ressemble à ces vieux westerns où le juge s’apprête à prononcer le verdict quand soudain, un dernier témoin pénètre dans la salle d’audience pour livrer un témoignage crucial qui évitera la pendaison au pauvre accusé.

Hossein saisit le micro, il doit avoir la cinquantaine. Il est bien connu à Sarcelles pour être un personnage qui cherche la lumière des projecteurs. Dans la salle, tout le monde l’écoute. Son intervention donne un éclairage particulier à ce débat. Il affirme que « les journalistes de M6 ont payé des jeunes pour travailler tranquillement dans la ville et pour « jouer » les dealers sur le toit des immeubles. Tout le monde est au courant, y compris la hiérarchie de l’équipe de tournage… » Il donne les chiffres : « 700€ pour chaque jeune. » Les transactions se sont faites en sa présence.

Il ajoute : « Les jeunes sont connus des services de police. D’ailleurs, ils sont tous en prison à l’heure qu’il est. La police est venue les cueillir juste après la diffusion de ce reportage ». Il donne un autre détail : « La voiture de l’équipe de M6 n’était pas assurée, leur matériel non plus », conclut-il de l’air malicieux de celui qui sait plein de choses et qui les diffuse au compte goute. Il sait, le bougre, que les journalistes et le public sont médusés par son témoignage. Il lance un dernier mot, en regardant en direction de la table : « Maintenant, faites votre travail de journalistes, allez vérifier tout cela auprès des avocats, moi je sors fumer une clope ! »

Il y aurait donc complicité de la part de certains jeunes qui tirent un bénéfice financier de cette situation. « Est-ce que cela absout pour autant les journalistes ? », se demande Gaston qui habite Sarcelles depuis 1964.

On annonce la fin du débat. Une partie du public se retrouve autour de la table des journalistes. On échange des cartes, je promets de revenir pour donner un coup de main si des jeunes souhaitent lancer un blog à Sarcelles. Dans la foulée, le maire s’engage à trouver un local et à débloquer une enveloppe financière pour pouponner le prochain petit frère du Bondy Blog. « On veut prendre en main notre information », me glisse un jeune dans l’oreille. Un autre me fait comprendre que payer des jeunes pour pouvoir faire des reportages est répandue en banlieue. D’ailleurs, il ne comprend pas très bien ce qui m’offusque dans cette pratique. Ma réponse est simple : il y a des règles dans ce métier, si on paie des gens pour jouer un rôle, cela s’appelle du cinéma, le journalisme n’a rien à voir avec ce genre de pratique. 

Nordine Nabili

Nordine Nabili

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