Alors que huit jeunes sur dix aspirent à vivre dans leur propre logement, la moitié d’entre eux reste chez leurs parents. Sur la tranche des 18-25 ans, les étudiants, les Franciliens et les jeunes issus d’un milieu modeste sont les plus concernés. Une situation plutôt subie que choisie dont la principale raison est financière. La crise prolonge leur séjour dans le foyer familial. Selon une étude de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) parue en juillet dernier, 42% des jeunes diplômés en 2007 continuaient d’habiter chez leurs parents contre 46% en 2010. « Depuis la dégradation du contexte économique en 2008, l’insertion professionnelle des jeunes adultes est marquée par des situations de chômage plus fréquentes ou par la récurrence d’emplois plus précaires », explique la DRESS.

Les jeunes confrontés à des difficultés professionnelles sont particulièrement touchés par ce phénomène. Encore plus quand ces mêmes jeunes ont peu de diplômes pour bagages. Malgré l’image du jeune cadre diplômé véhiculée par le film Tanguy, le jeune adulte restant chez ses parents a davantage de chance d’avoir fait des études courtes que longues. C’est le cas de Selim, Lyonnais de 26 ans, au chômage depuis presque deux ans. Il enchaîne les missions intérimaires rarement en rapport avec ses études de commerce. « Pas d’emploi, pas de logement personnel, résume-t-il, sans illusion. Je n’ai pas le choix d’habiter chez mes parents puisque je n’ai pas les moyens de payer un loyer et les charges qui vont avec ». Surtout quand on sait que le loyer moyen de ceux qui viennent de quitter le foyer parental s’élève en moyenne à 463 euros par mois, auxquels il faut ajouter les factures de gaz, d’électricité ou encore d’Internet. On observe aussi des disparités entre les sexes, les hommes étant beaucoup plus nombreux que les femmes à rester chez leurs parents (55% contre 36% en 2010).

Inégalités sociales

La DRESS constate surtout de très grandes disparités entre les catégories sociales. L’étude montre qu’en 2010 trois ans après la fin de leurs études, les 2/3 des jeunes hommes et les 3/4 des jeunes femmes dont le père est cadre ont quitté le foyer. C’est le cas de seulement 1/3 des hommes et 60% des femmes dont le père est ouvrier. Deux raisons : les enfants de cadre font généralement des études plus longues et sont donc plus âgés lorsqu’ils obtiennent un diplôme. Leurs parents sont davantage capables de les soutenir financièrement.

Du haut de ses 24 ans, François entame sa première année en tant que professeur d’Histoire dans un lycée lillois. Issu d’un milieu défavorisé, il a grandi dans l’une des villes les plus pauvres de France, Denain (Nord). Jusqu’à cet été, il habitait avec sa mère. « Quand je vivais avec ma mère, je ne me souciais pas de payer un loyer. J’avais moins de boulot, moins de responsabilités. Mais il y avait aussi des inconvénients comme le manque de liberté voire d’intimité, autant pour ma mère que pour moi », raconte-t-il. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Depuis septembre, il partage un studio avec un ami à Lille. Un grand changement pour le jeune homme.

L’emploi, souvent synonyme d’indépendance

L’obtention du premier emploi est le vrai sésame qui permet aux jeunes de prendre leur envol. C’est ce qui est arrivé à Marina. A 25 ans, elle a décidé de quitter le cocon familial et de s’installer en Grèce, « pour des raisons professionnelles et parce qu’ [elle avait] aussi envie de prendre [son] indépendance ». Athènes lui offre une stabilité financière qu’elle n’aurait peut-être pas trouvée à Paris. Elle ne regrette pas du tout ce choix : « Quand tu vis chez tes parents, tu es obligé de respecter certaines règles de vie : tu n’es pas totalement libre de faire ce que tu veux, d’inviter n’importe qui à n’importe quel moment ; et en plus il y a une pression sociale qui fait que tu ne peux pas rester éternellement chez papa-maman ».

Prendre son indépendance, c’est aussi ce que compte faire Jessica. A 26 ans, cette journaliste vit toujours chez ses parents à Noisy-le-Grand. « J’aurais pu prendre un appartement pendant mes études, mais avec les revenus modestes de mes parents, je ne voulais pas être un poids en plus. J’ai la « chance » d’habiter à 20 minutes de Paris. Faire une heure de transport, c’est gérable ». Elle est en CDI depuis cet été. Un emploi stable donc qui lui permet de se projeter dans un appartement. « J’ai désormais les moyens de me payer un studio, reconnaît-elle, mais comme je veux m’installer dans les meilleures conditions possibles, je reste chez mes parents volontairement quelques mois encore, le temps d’économiser assez pour payer les frais d’agence, le mobilier, l’électroménager, etc. »

A l’étranger aussi

Le phénomène Tanguy ne se cantonne pas à la Seine-Saint-Denis, mais à toute la France. Et même à toute l’Europe. La proportion d’Européens de 18 à 29 ans demeurant avec leur famille a augmenté de 44 à 48% entre 2007 et 2010. Avec la Finlande, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, la France fait partie des pays de l’Union où les enfants quittent le foyer familial en moyenne avant l’âge de 25 ans. Mais partout ailleurs en Europe, on attend plus longtemps : 30 ans en moyenne en Italie.

Ces dernières années, le terme « boomerang generation » s’est développé dans le monde anglo-saxon en référence aux jeunes adultes qui retournent vivre chez leurs parents. Au Japon, les jeunes adultes non mariés résidant toujours dans le foyer familial sont qualifiés de « célibataires parasites ». En revanche, dans les pays scandinaves, habiter chez ses parents après la vingtaine était toujours en 2010 un phénomène très rare.

Leila Khouiel

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