Diffusés en direct sur la chaîne YouTube de « Agir pour le vivant », les cafés-rencontres et les conférences-débats se mêlent aux performances artistiques variées et aux projections filmographiques diverses. Les festivalières et festivaliers ont ainsi pu assister à l’avant-première française du documentaire « I am Greta », qui retrace le parcours de la militante pour le climat Greta Thunberg, de sa première grève de l’école, à son discours prononcé aux Nations Unies (sortie en France le 29 septembre).

Ecologie et politique

Si les multiples interventions quotidiennes sont définies chaque jour par une thématique, c’est sous l’intitulé « vivants parmi les vivants » que la journaliste, autrice et réalisatrice Anne-Sophie Novel et l’éditeur et biologiste Stéphane Durand ont mené, pour la première journée du festival, une série de discussions autour de la question de la reconnexion sensible au monde vivant. Ainsi, l’écrivain Wilfried N’Sondé (auteur du roman nouvellement paru Femme du ciel et des tempêtes, Actes Sud, 2021) évoquait « un nouveau rapport à nous-mêmes », fondé « sur l’être plutôt que sur le faire », tandis que Estelle Zhong Mengual, historienne de l’art et enseignante à Sciences Po et les beaux-arts de Paris, dépeignait, dans le récit de « l’entrée dans [sa] vie du vivant », « un élargissement, un épaississement de [son monde] ».

Autour de la problématique « construire un monde en commun », la journée du 24 août a revêtu une dimension davantage politique. Les prises de parole ont d’ailleurs commencé avec celle de Pauline Boyer, activiste climat à Alternatiba et ANV COP21, impliquée notamment dans les actions des décrocheuses et décrocheurs de portraits d’Emmanuel Macron. Pauline Boyer a ainsi plaidé pour un engagement collectif, capable de faire émerger un rapport de force suffisant pour contraindre à l’inversion de la tendance en termes de prises de décisions politiques relative à l’environnement et à la lutte contre le changement climatique.

C’est au cours de cette même journée, que le philosophe et chercheur Pierre Dardot et Eva Sadoun, confondatrice et présidente de LITA et coprésidente du Mouvement Impact France, ont également pu interroger les manières de « réinventer les communs ».

Redéfinir la notion d’humanisme

Enfin, la troisième et passionnante journée du festival, animée par la philosophe et journaliste Séverine Kodjo-Grandvaux, récemment autrice de Devenir vivants (Philippe Rey, 2021) a ouvert la voie à l’expression de différentes voix sur la problématique d’un « nouvel humanisme ». Le cycle de discussions a débuté autour d’un café avec l’écrivain, économiste et philosophe Felwine Sarr (L’économie à venir, avec Gaël Guiraud, Les Liens Qui Libèrent, 2021) autour du « souci du monde ». En interrogeant l’humanisme dans ce qu’il a servi a justifié comme crimes contre l’humanité en rappelant également en quoi des valeurs humanistes peuvent servir à l’émancipation, l’écrivain appelle à « sortir de l’anthologie de la séparation » au profit « de liens relationnels de qualité » entre les différentes composantes (humaines et non-humaines) de la société.

Avec pour objet « l’habiter colonial aujourd’hui », la discussion qui a suivi a offert la parole au philosophe, politologue et historien Achille Mbembe, au sociologue et anthropologue Parfait Akana et à l’ethnomusicologue et géographe Laurianne Lemasson. Afin de préciser les termes de l’échange, Achille Mbembe a donc développé : « par colonial, il faut entendre l’ensemble des techniques, l’ensemble des mythes, l’ensemble des savoirs qui, depuis le XVème siècle, ont rendu possible la destruction des conditions de la reproduction de la vie sur Terre. »

Séverine Kodjo-Grandvaux détaille l’approche qu’elle a souhaité donné à cette journée, qu’elle a eu « carte blanche [pour] oganiser » : « j’ai choisi la question d’un ‘nouvel humanisme’, parce qu’avec la crise climatique, on voit bien qu’on ne peut pas continuer à penser un mode de société où c’est uniquement l’humain qui est au centre des préoccupations » explique-t-elle, avant de revenir sur cette notion d’humanisme. « Il s’agissait de voir comment on pouvait reposer cette question de l’humanisme, qui ne soit pas anthropocentrée et occidentalo-centrée. Parce pendant la Renaissance, la modernité, quand se développe le grand mouvement de l’humanisme, l’humanité ne concerne pas, du point de vue occidental, les natifs d’Amérique, et les Africains. Les « droits de l’Homme » de la Révolution française ne s’appliquent pas aux femmes, et ne s’appliquent pas aux Noirs. Donc cet humanisme a ses propres limites. »

On ne peut pas continuer à penser un mode de société où c’est uniquement l’humain qui est au centre des préoccupations

Elle ajoute alors : « en même temps, je trouvais que poser l’idée d’une humanité permettait de réfléchir à comment, aujourd’hui, on allait œuvrer à un type de société ouverte au nom d’une même humanité, mais qui repensait cette humanité avec toutes ses pluralités : ne plus avoir un seul modèle de civilisation, conjuguer l’universel et le particulier. » Et de souligner un second enjeu primordial dans cette appréhension nouvelle de l’humanisme, « celui de comment on construit des modèles de sociétés où certes l’humain serait très important, mais au sein du vivant. L’humanisme moderne a extrait l’humain du vivant, pour penser d’un côté la nature et de l’autre la culture, et aujourd’hui on voit que ce modèle qui a induit une manière d’habiter au monde qui repose sur l’exploitation des ressources naturelles pour l’humain ne fonctionne plus. Il faut vraiment que l’humain se pense à nouveau comme vivant parmi les vivants. »

Le festival « Agir pour le vivant » se tient jusqu’au 29 août, et, alors que le chapitre premier du sixième rapport du Groupe d’expert·e·s intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), paru début août, appelle à un « changement radical », celles et ceux qui se demandent comment agir, pourront, samedi 28 août, assister (en ligne ou en vrai) à la journée consacrée à la justice environnementale, animée par la militante, avocate et députée Marie Toussaint : « justice pour le vivant ».

Eva FONTENELLE

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