Demba, Modou et Djiby ont quitté leurs familles et leurs vies en Afrique pour rejoindre l’Europe et y tenter une nouvelle existence. Après leur traversée de la Méditerranée, ils ont trouvé refuge dans une résidence à Aulnay-Sous-Bois, en Seine-Saint-Denis. Ils nous racontent leur nouvelle vie en France, entre difficultés économiques et violences policières. Reportage.

C’est une maison parmi tant d’autres à Aulnay-Sous-Bois (93), en plein coeur de la banlieue parisienne. Banale de l’extérieur, particulière en ce qu’elle représente pour tous ceux qui y sont de passage. Il est midi, l’heure de déjeuner pour les résidents de la « keur » de Cheikh Ahmadou Bamba, la maison en wolof. La demeure a été construite par les disciples du Cheikh, sous l’ordre de son fils cadet, le Cheikh Mourtada M’Baké. Elle est désormais gérée par une confrérie musulmane.

Dès l’entrée, un immense arbre, garni de ses feuilles vertes, planté au milieu de la cour, frappe le regard. Un concierge surveille les entrées et sorties. Plus loin, deux grandes pièces réservées à la prière, dont les murs sont recouverts par des versets du Coran, sont occupées par des fidèles. Les habitants, des migrants venus de différents pays d’Afrique, ont cette adresse pour seul point de repère en France. Ils y déposent leurs minces affaires le temps de se retrouver dans une situation moins précaire. Ils se retrouvent entre eux, discutent, échangent leurs « bons plans » et célèbrent fêtes et événements religieux. A l’intérieur de la résidence ce jour-là, trois jeunes hommes se pressent dans la cuisine pour terminer la préparation du repas.

« La chance » d’avoir une carte de séjour

Sur leurs visages, se lit la tristesse. De l’angoisse, aussi, parfois. Il n’y a que des hommes, âgés entre 25 et 45 ans. Tous ont traversé la Méditerranée pour espérer une vie plus chanceuse en Europe. C’est le cas de Demba, un Gambien d’une trentaine d’années. « Je suis parti des côtés libyennes à bord d’une barque de fortune », raconte-t-il. Arrivé sur l’île de Lampedusa en 2013, il est resté en Italie quelques semaines avant de gagner illégalement l’Allemagne, en train, pour rejoindre des compatriotes dans le camp pour migrants de Fridland, à Berlin. « Dans ce centre, il y a des hommes seuls mais aussi des familles, des enfants. A part suivre les cours de langue trois fois par semaine, jouer au foot sur le terrain et regarder la télé, on s’ennuie », explique-t-il. A cette époque, en Allemagne, Demba entend parler de cette maison en France, qui réunit d’autres exilés africains. Sa carte de séjour de cinq ans, obtenue grâce à la politique d’ouverture migratoire menée par Angela Merkel, lui permet de circuler et voyager librement partout dans l’espace Schengen. « J’ai cherché du travail en Allemagne mais c’est difficile alors je tente ma chance ici, à Paris », indique-t-il. Sans succès pour l’instant. Il enchaîne les allers-retours entre l’Île-de-France et Berlin. « A la fin de chaque mois, je dois me présenter au camp pour recevoir les 350 euros accordés à chaque migrant ». 

A ses côtés, dans la salle de prière, Djiby est allongé sur la moquette, les yeux rivés sur son téléphone. Contrairement à Demba, le Sénégalais originaire de Pikine, la deuxième ville la plus importante du pays, n’a pas encore « la chance d’avoir de carte de séjour ». Il a quitté sa terre natale, seul, laissant derrière lui sa femme et sa fille de deux ans. « Je suis passé par le consulat portugais au Sénégal pour avoir un visa. On m’a présenté un intermédiaire à qui j’ai dû verser des pots-de-vin, 3 000 euros en tout, afin que ma demande aboutisse« , confie-t-il. Visa en poche, il s’arrête à Paris où son avion fait escale, plutôt que de descendre à Lisbonne comme prévu. Son but : poursuivre ses études de télécommunications entamées à Dakar et être régularisé dans l’Hexagone.

Travail au noir 7 jour sur 7 et violences policières

La réalité française le rattrape rapidement. « Les études, ça coûte cher. Je n’ai ni les moyens ni la possibilité d’obtenir une bourse pour bénéficier d’une formation », se désole-t-il. Résultat, Djiby, dont le visa portugais a expiré « depuis longtemps », travaille aujourd’hui au noir dans un grand restaurant parisien. « Sept jours sur sept, de 17h à 23h. Je ne gagne pas grand chose. Comme je n’ai pas de papiers, mes employeurs en profitent pour m’exploiter », explique-t-il. Aujourd’hui, il est amer et regrette d’être venu en France. « On nous ment sur tout. Au pays, ça n’est pas cette image que l’on nous montre à la télévision, lâche le jeune homme. Les immigrés qui reviennent ne nous disent pas la vérité non plus. »

Aux difficultés économiques s’ajoute la violence des contrôles policiers. Modou, Sénégalais lui aussi, indique n’avoir été contrôlé par la police qu’une seule fois. Il s’en souvient très bien. C’était lors de l’été 2015, à l’époque où il vendait, à la sauvette, des mini Tour Eiffel aux touristes sur le Champ-de-Mars. « Les policiers se sont montrés très violents. Tout s’est passé très vite, je ne sais plus combien ils étaient, ils m’ont tabassé. J’ai reçu des coups de pieds, ils m’ont insulté », raconte-t-il avant de préciser qu’il a terminé la nuit au poste. Bien qu’il ait en sa possession une carte de séjour valable un an qu’il a obtenue en Italie, le jeune homme est renvoyé à Bergame, où vivent son père et ses grands-frères. Plus d’un an après, « [il ne comprend] toujours pas le déferlement de violence qui s’est abattu sur [lui] ce jour-là« . Aujourd’hui, il a un pied en France, où il multiplie les petits boulots – parfois au noir- pour tenter de gagner sa vie, et un pied dans la Grande Botte où il rend visite à sa famille. Avec ou sans papiers, ces trois hommes aux parcours différents n’espèrent qu’une chose : vivre enfin librement, en France ou ailleurs.

KAB

Crédits photo : Elsa Goudenège

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