#LESBÂTISSEURS Des Balbyniens ont lancé une association d’entraide pour que les habitants de la ville de Seine-Saint-Denis s’échangent des offres d’emploi et des conseils pour booster leurs études et leurs carrières. Rencontre.

Steven Charles, seulement 25 ans, la carrure solide et le pas décidé, entraîne sa troupe dans le labyrinthe que forment les couloirs du sous-sol de la mairie de Bobigny. Pour la première réunion d’information du Réseau des Étudiants et Professionnels de Bobigny, le président de l’association a pu réserver l’une des salles du bâtiment de sept étages, puisqu’il y travaille en tant que chargé des relations publiques au service culturel.

« Je suis né dans le XVIIIe arrondissement de Paris puis je suis arrivé dans le quartier Paul Éluard quand j’avais 10 ans, juste après la tempête de 1999, se souvient cet ancien élève du lycée Louise Michel. C’est compliqué de grandir ici, il faut éviter les pièges et apprendre à se débrouiller par soi-même ». Bobigny, c’est quelques 50 000 habitants et un chômage qui touche plus de 20% des actifs, soit davantage que les villes de Montreuil ou Saint-Denis.

« Les voies traditionnelles pour trouver un job comme Pôle emploi ou le CV dans la boîte aux lettres, c’est fini »

Ce fils de puéricultrice et d’ingénieur haïtiens, qui travaille avec les élus de sa commune depuis qu’il a obtenu son BTS communication, est fier de son parcours. L’ambitieux voudrait que ceux qui l’entourent comprennent que, plutôt que de faire cavalier seul, l’entraide sert tout le monde et permet à chacun d’agrandir ainsi son champ des possibles. « Tout a commencé avec un groupe Facebook en 2016. Un an plus tôt, mon ami David Gueye avait créé une page d’entraide similaire pour les habitants de sa ville, le Blanc-Mesnil, et ça avait bien marché. Du coup, j’ai voulu faire la même chose à Bobigny”, raconte-t-il.

Le principe est simple : chacun peut publier une offre, une annonce ou poser une question et les intéressés commentent. “J’ai compris que les voies traditionnelles pour trouver un job, comme Pôle emploi ou le CV dans la boîte aux lettrex, c’est fini. Là, il suffit que quelqu’un dans le groupe soit PDG et le lendemain tu as un entretien !” assure le Balbynien qui incite tous ceux qu’il croise à Bobigny de créer un profil professionnel Linkedin.

Une dizaine de personnes a trouvé un travail ou une formation grâce au réseau de Bobigny

Ce groupe Facebook compte actuellement 879 membres et, en l’espace d’un an, a permis à une dizaine de personnes de trouver un travail ou un apprentissage. Certains sont devenus chauffeurs Uber grâce à un Balbynien travaillant dans le VTC et qui leur loue des voitures : un autre encore a été embauché dans un laboratoire pharmaceutique.

Dounia Sirri, 24 ans, fait partie des chanceux. Elle a trouvé une alternance de deux ans en tant que journaliste reporter d’images à TF1 et a pu intégrer le CFPJ (Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes, ndlr) grâce au Réseau des étudiants et professionnels de Bobigny. « Je voulais intégrer une école depuis longtemps mais je commençais à ne plus y croire. Un jour, je suis tombée sur une publication indiquant que la Fondation TF1 passait à Bobigny. J’y suis allée et de fil en aiguille, j’ai été prise, retrace-t-elle. C’est vraiment bien ce que fait Steven, surtout à une époque où se faire un réseau et de plus en plus dur et où tout le monde ne tend pas la main ».

Ateliers de coaching pour les entretiens et sensibilisation dans les lycées

Dans la salle de réunion, Steven et le secrétaire général de l’association, Sofiane Hadji, dévoilent leurs projets aux dix Balbyniens présents. « On va aller bien plus loin qu’un groupe Facebook avec des ateliers de coaching pour les entretiens et de la sensibilisation dans les lycées de Bobigny », annonce le président. Sofiane, tout juste 22 ans, stagiaire chez Publicis, s’occupe de faire connaître l’association. « Je suis le seul qui ne vient pas d’ici mais de Saint-Denis. La personnalité et l’ambition de Steven m’ont plu et j’ai voulu en être. Je veux montrer que même si on vient de banlieue, on peut faire de grandes choses. Et pas que dans le foot ou dans le rap », raconte Sofiane, qui espère notamment attirer les caméras de France 3 Île-de-France lors de leur gala prévu le 28 octobre.

De gauche à droite : la trésorière Hazal Kurt, le président Steven Charles et le secrétaire Sofiane Hadji.

« Il m’est arrivé de mettre Paris XIXe à la place de Bobigny sur mon CV »

Sandrine et Adnene discutent à la sortie de la réunion.

Sandrine, 24 ans, revient sur son bachelor à Montréal, elle qui n’a obtenu aucune place dans les universités parisiennes. « C’est pas si compliqué de partir, je peux vous expliquer comment faire », lance-t-elle à l’assemblée. De son côté, Teddy, judoka de 25 ans, qui a enchaîné les petits boulots, parle de ses difficultés à trouver un travail et son impression d’être bloqué à cause de sa ville d’origine, inscrite sur son CV. « Il m’est arrivé de mettre Paris XIXe à la place de Bobigny sur mon CV », lui lâche un autre.

Pour Steven, il est important de préciser que le réseau n’est pas élitiste et que les non diplômés aussi doivent s’en servir pour faire sauter ces obstacles.  À la fin de la discussion, Adnene, 20 ans, glisse qu’il est à la recherche d’une alternance en contrôle de gestion et qu’en échange, il connaît quelqu’un de haut placé chez HSBC. Et Steven de se réjouir : « Ah mais c’est du lourd ça HSBC ! Poste-le sur le groupe ! » Ou comment envoyer valser le chacun pour soi.

Lina RHRISSI

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