Il y a quelques semaines, une poignée d’habitants de l’agglomération de Saint-Quentin-en-Yvelines (78) se réunissait pour imaginer de nouvelles actions en faveur de leurs quartiers difficiles. Une réunion aux allures de débat, avec à l’ordre du jour les thèmes inoxydables, délinquance et islam, et (enfin) une nouveauté : l’écologie ! Même avec une énorme envie de « changer les choses » (comprendre : améliorer la vie), beaucoup s’accrochent aux fondamentaux de la transformation sociale, à savoir qu’on peut faire du neuf avec du vieux. Pourquoi pas. Néanmoins, il faut se rendre à l’évidence : emmener des jeunes faire un barbecue en Normandie, ou organiser un tournoi de foot ne réglera aucun problème de fond. La majorité des participants à la réunion de Saint-Quentin-en-Yvelines voulaient des propositions constructives, mais pas trop. Mission accomplie, ou presque.

Une voix dissidente – celle d’un jeune homme à peine trentenaire – déchire tel l’éclair le consensus général : « Si nous faisions quelque chose autour de l’écologie ? Les jeunes aussi souffrent d’avoir des halls dégueulasses. On pourrait faire quelque chose de nouveau et de pratique, pour les aider concrètement à avancer, dans leur vie de tous les jours. Ça titillerait leur curiosité sur des enjeux plus globaux, comme le nucléaire ou le réchauffement planétaire. Ça les concerne aussi mine de rien. »

Un silence, quelques mines interloquées, puis enfin, le verdict : « Pourquoi pas, c’est excellent mais est-ce une priorité pour eux ? On en reparlera. » En d’autres termes, arrête de divaguer l’écolo, tu as trop d’imagination. Tu t’éloignes, là, coco ! Ce sera encore, que tu le veuilles ou non, barbecue et ballon de foot. Non mais ! Il se prend pour qui ce hippie ? L’idée est pourtant originale. Armé de mon petit calepin, je m’en vais faire une mini-enquête. C’est vrai, ça, on ne s’est jamais vraiment intéressé à la manière dont les banlieusards causaient environnement.

Ma première étape me conduit à Carrières-sous-Poissy, dans les Yvelines. Je me dirige tranquillement vers le quartier des Fleurs, pour un micro-trottoir, quand j’aperçois une voiture détaler à toute berzingue d’un parking Mc Donald’s. Soudain, elle s’arrête. Le chauffeur largue dans la nature un sac entier, rempli de gobelets et d’emballages vides. Quelques minutes plus tard, une employée arrive pour réparer les dégâts. Elle râle, dans une langue inconnue, mais je décèle un « j’en ai marre d’eux, c’est toujours la même chose », au demeurant largement justifié.

La question : pourquoi jeter les ordures dans la nature quand la poubelle (qui vous dit merci en plus) est à moins d’un mètre ? Tentative d’analyse d’un jeune homme, à l’arrêt de bus en face du fast-food : « Les types se foutent de tout. Ils ne respectent rien, même pas leurs propres parents. » Quand je lui demande ce que signifie l’écologie pour lui, sa réponse est saugrenue, mais encourageante : « J’aime bien jardiner chez mon pote, qui habite dans un pavillon. Pour le reste, j’y connais rien. C’est pas les trucs de Nicolas Hulot et tout ça ? »

Deuxième escale, à Poissy, toujours dans le 78, dans le quartier Saint-Exupéry. La cité fait peau neuve. Les bâtiments exhalent une odeur de peinture fraîche. Un coup de pinceau, qui embellit ce qui peut l’être encore. Je me poste près des poubelles, à l’intérieur d’un immeuble. A l’affût. Le local prévoit des bennes dévolues à chaque type d’ordures pour le tri sélectif. Une jeune fille descend pour la corvée poubelles. Je guette.

La veille, un homme, comme plein d’autres, ne s’était pas embarrassé des bonnes pratiques, et des dessins explicatifs accrochés sur les murs du local. Il ne fit même pas l’effort de jeter son sac rempli de bouteilles vides et de magazines. Il le laissa au pied de la benne, avec la certitude que le lendemain, une main charitable – celle d’un agent de maintenance en l’occurrence – ferait l’effort pour lui.

La fille, elle, se plie avec grâce et aisance au tri. Question : « Pourquoi prends-tu la peine de le faire alors que chaque jour, des gens mettent tout par terre ? » Réponse : « C’est important de prendre soin de son bâtiment, non ? Ma mère, et même mon grand frère le font. Si tu es propre chez toi, tu es aussi propre dehors, pourquoi changer ? »

Troisième et dernière étape, Nanterre, préfecture des Hauts-de-Seine. A peine descendu du RER, j’attaque. Mon plan est clair, je ne poserai qu’une seule question, super globale et super culpabilisatrice : « Que faites-vous pour la planète au quotidien ? » Je vous épargne les « je fume de l’herbe, ça compte ça ? » ou «  je ne vais plus à l’école, donc je sauve des arbres ! ».

Les réponses sont mitigées. Plus de la moitié dit se moquer des questions écologiques, et préférer avoir une école, un job, ou tout simplement de l’argent. Djibril, 22 ans, ne s’en cache pas : « L’écologie, c’est des problèmes de bourgeois ! Le quartier est dégueulasse, tu crois qu’en jetant un papier par terre ça va changer quelque chose ? L’écologie, c’est des problèmes de riches qui n’ont plus aucun souci et qui s’en inventent, pour passer le temps. »

Son compère, Bakari, 25 ans, le coupe : « C’est à cause de ça qu’on nous prend pour des sauvages ! Si toi tu jettes un papier, l’autre une cannette, moi une bouteille, c’est normal que le hall soit pourri. Tu ferais pas ça chez toi. » Lui n’a pas vraiment de réponse à ma question initiale. Alors, il dévie un peu : « Franchement, c’est bien de poser ce genre de questions. Ça nous ramène à un constat : il faut qu’on se prenne en main, et si l’écologie peut amorcer une remise en cause, c’est tant mieux. A défaut sauver la planète, sauvons déjà la nôtre : la cité. »

Ramsès Kefi

Photo : Nicolas Oran, ordures aux Roseraies, à Sevran (93).

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