Depuis 8 heures du matin, sur le quai de l’arrêt de tramway La Courneuve – 8 mai 1945, Walid vend des paquets de cigarettes : Cinq euros le paquet, grâce auquel il gagne 1 euro sur chaque transaction. Il est 14 heures 30, et l’homme indique n’avoir vendu que deux paquets de cigarettes. Une maigre rentabilité qui prolonge la journée de travail jusqu’à 22 heures. Un labeur qui se répète chaque jour, souvent au rythme des interventions policières.

Je n’ai pas le choix. Des fois je n’ai même pas une baguette de pain mais je n’ai jamais volé. Je préfère vendre des cigarettes comme ça que de voler ou agresser.

La pauvreté et le déracinement en toile de fond

« Je n’ai pas le choix. Des fois je n’ai même pas une baguette de pain mais je n’ai jamais volé. Je préfère vendre des cigarettes comme ça que de voler ou agresser. Tous les harragas [terme de l’arabe dialecal, qui désigne les exilés qui ont pris la mer depuis un pays du Maghreb, NDLR] ne sont pas des voleurs »,  commence Walid, sans-papier algérien de 32 ans, arrivé en France depuis presque un an.

Entre 16 ans et 50 ans, c’est la fourchette d’âge des vendeurs de cigarettes à la sauvette du quartier des 4 Routes. Majoritairement venus d’Algérie, ils sont sans-papiers et se partagent d’autres points de ventes d’Aubervilliers et Saint Denis.

Walid tenant les paquets de cigarettes qu’il vend 5 euros l’unité.

Durant cette journée ensoleillée de février, ils sont nombreux à discuter assis sur les murets qui entourent les quais du tramway. En quelques minutes, les sourires et les taquineries laissent place à des tensions. Lorsqu’Omar*, un ami de Walid, chauffeur Uber Eats, aperçoit deux jeunes qui tentent de voler des passants :

« Ça m’énerve, je n’ai même plus envie de rester. Ceux qui volent, ils niquent ton travail en essayant de voler les gens ! C’est une minorité mais tu ne peux même pas parler avec eux parce qu’ils sont drogués. Comment tu communiques avec certains qui n’ont pas leur tête ? », lance Omar*, âgé de 24 ans. Ces drogues, souvent consommées à forte de doses, appelés Rivotril et Lyrica sont des médicaments antiépileptiques détournés de leur usage médical.

En tant qu’arabe, à chaque fois que je fais un truc, je me dis que ça va donner une image à tous les arabes. Mais à chaque fois qu’on essaie de faire un truc bien, c’est comme si on essayait de remplir un couscoussier d’eau. L’eau passe dans les trous. 

« En tant qu’arabe, à chaque fois que je fais un truc, je me dis que ça va donner une image à tous les arabes. Mais à chaque fois qu’on essaie de faire un truc bien, c’est comme si on essayait de remplir un couscoussier d’eau. L’eau passe dans les trous », désespère-t-il, connaissant les effets dévastateurs de cette prise de drogue.

Présent sur son jour de repos pour passer du temps avec Walid, Omar est lui aussi sans papier, et vient du même quartier d’Alger que son ami. Sans perspective d’avenir en Algérie, malgré son titre de champion d’Afrique de lutte, le jeune homme est venu en France dans l’espoir de trouver un travail et de continuer son sport.

Les gens vivent dans la crainte. Ça tue le commerce, il y a beaucoup moins de monde qu’auparavant.

Face aux troubles sur la place, les commerçants qui se mobilisent et alertent la mairie

Depuis le 15 décembre dernier, la mairie a installé neuf kakémonos jaunes qui encerclent l’arrêt de tramway pour une « communication ostentatoire » décrit Gilles Poux, maire PCF de La Courneuve depuis 1996. Le message « La cigarette… de contrebande tue le quartier » est traduit en quatre langues (anglais, arabe, mandarin, ainsi qu’en tamoul) et s’adresse aux vendeurs et aux acheteurs de cigarettes selon la mairie.

L’un des neufs kakémonos installés par la mairie devant le bureau de tabac des 4 Routes.

A la vue de ce message, Omar répond : « Je suis d’accord, ça tue la cigarette. Je suis un sportif, je n’avais jamais fumé avant. Mais tu sais ce qu’elle m’a appris la France ? A fumer, à rouler, et à traîner avec des mauvaises personnes. Heureusement je me suis repris et j’ai tout arrêté ».

Hidalgo a nettoyé Barbès et on a hérité de tout ça.

A l’affût de chaque voiture de police, Walid cache ses cigarettes et ajoute : « Depuis un mois, le mercredi, la police est beaucoup plus présente, on le sait ». Des patrouilles de police supplémentaires qui correspondent à la mobilisation lancée depuis mercredi 15 décembre dernier dans ce quartier des 4 Routes. Quelques commerçant·e·s et habitant·e·s du quartier accompagné d’élu·e·s ont d’ailleurs protesté contre la vente illégale de cigarettes.

Parmi eux, Cerhane Majid, 55 ans, habitant de La Courneuve et ancien éducateur de rue à Emmaüs Solidarité pendant 15 ans. Depuis 2016, il est commerçant au marché des 4 Routes. Il déplore cette vente illégale présente depuis près de 5 ans selon lui : « Hidalgo a nettoyé Barbès et on a hérité de tout ça. A un moment donné il y avait carrément des corps, ils faisaient beaucoup d’overdoses. Il y a beaucoup de bagarres, la délinquance amène la violence. Les gens vivent dans la crainte. Ça tue le commerce, il y a beaucoup moins de monde qu’auparavant. »

Une politique de longue haleine pour la mairie de La Courneuve

Cela fait quelques années que le maire tente de mettre fin à ce qu’il appelle une « économie de survie », qu’il déplore « de plus en plus prégnante, voire agressive, dans un lieu de vie essentiel pour les Courneuvien·ne·s ».

En mai 2019, pendant deux mois d’expérimentation, des agents de sécurité étaient présents de 10 heures à 22 heures aux 4 Routes pour dissuader les vendeurs à la sauvette. Un an plus tard, le quartier des 4 Routes a été inscrit dans le dispositif national des « quartiers de reconquêtes républicaines », ce qui a permis à la mairie d’augmenter les effectifs de police dans ce secteur.

En 2021, le rapport d’orientation budgétaire de la ville de La Courneuve, a même inscrit cette lutte dans « les orientations municipales pour 2021 » dans un nouveau chapitre « Vivre mieux dans l’espace public », où la mairie y revendique « le droit à la tranquillité » des habitant·e·s. Une direction politique aussi portée par Fabien Roussel durant sa campagne présidentielle.

Je gagne entre 40 et 50 euros par jour. Il n’y a pas de travail, qu’est ce qu’ils veulent que l’on fasse ? Si on m’avait aidé pour un travail, même passer le balai je l’aurais fait.

Pour Walid et son ami Omar, ces slogans sur fond jaune n’auront pas d’impact sur la situation. Walid précise qu’il ne les avait même pas remarqué car il ne sait pas lire : « Je gagne entre 40 et 50 euros par jour. Il n’y a pas de travail, qu’est ce qu’ils veulent que l’on fasse ? Si on m’avait aidé pour un travail, même passer le balai je l’aurais fait. J’ai 32 ans et je n’ai ni femme, ni enfant… » se coupe-t-il, la gorge nouée, s’essuyant les yeux.

Le « droit à la tranquillité » ? Une vie de quartier rythmée par les interventions policières

230 interpellations, 140 gardes-à-vue et de nombreuses saisies de cigarettes et d’argent.

« On souhaite faire du quartier un lieu de rencontre, de convivialité et d’émancipation. Pas un lieu d’affrontement et d’oppression », développe le maire. Il revendique « 230 interpellations, 140 gardes-à-vue et de nombreuses saisies de cigarettes et d’argent » depuis le 15 décembre 2022. L’élu se félicite d’ailleurs de cette mobilisation citoyenne. Elle aurait permis d’interpeller le préfet de police, de donner plus d’effectifs de police au quartier, et de rendre les décisions de justice plus coercitives.

Si tu cours et qu’ils t’attrapent, ils te frappent direct.

Walid qui a vécu quelques temps à Lyon avant son arrivée en Ile-de-France a connu de nombreuses arrestations et garde à vue : « Ici c’est pire qu’à Lyon la police, mais au moins il y a beaucoup de clients. Quand ils t’arrêtent, ils prennent tes cigarettes et ton argent. Si tu cours et qu’ils t’attrapent, ils te frappent direct », dit-il, montrant la cicatrice à côté de son œil, qui aurait été causée par des violences policières.

Le lendemain de notre discussion, Walid a été interpellé. Il raconte que toute sa marchandise et son argent lui ont été retirés. Impossible dans ces circonstances de payer un loyer en Ile-de-France. Il a donc quitté Paris pour retourner à Lyon.

On souhaite faire du quartier un lieu de rencontre, de convivialité et d’émancipation. Pas un lieu d’affrontement et d’oppression.

Un camion de police à l’angle du tramway pour lutter contre la vente de cigarettes illégale.

Quelques jours plus tard, des camions de police sont installés aux angles de ce carrefour, et des effectifs font une ronde sur le quai du tramway. Cerhane Majid, présent ce jour-là se réjouit de la présence des patrouilles de police : «On veut qu’ils nettoient le quartier. On veut travailler tranquillement. Depuis qu’on a interpellé la marie ça bouge enfin. Là ils étaient une dizaine assis et la police les a fait bouger c’est bien.»

S’ils les aident c’est mieux aussi, en leur trouvant des solutions de formation pour qu’ils puissent voir la lumière.

Le gérant du bureau de tabac, présent depuis 12 ans, appelle régulièrement les forces de l’ordre. Mais, selon lui, malgré les arrestations, les vendeurs de cigarettes sont rarement poursuivis par la justice. « C’est la routine pour eux les garde-à-vue. S’ils les aident c’est mieux aussi, en leur trouvant des solutions de formation pour qu’ils puissent voir la lumière. Parce que s’ils restent dans la rue, ça ramène au trafic », développe-t-il.

Bien que la mairie prévoit le déploiement d’équipes d’éducateur·ice·s et de médiateur·ice·s au lendemain des vacances de février, face à cette « bataille» comme la nomme Gilles Poux, Omar se questionne : « Avant de combattre la cigarette à la sauvette, ils devraient combattre ceux qui vendent le crack ou ceux qui ont le monopole des cigarettes. C’est des européens à la tête du réseau, ce n’est pas nous. »

*Anonymat à la demande de l’interviewé.

Anissa Rami

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