« Montreuil, c’est tous les jours des problèmes« . Mihai est en colère. À la rue avec femme et enfants, il fait partie de ces huit familles roms, une vingtaine de personnes au total, qui ont investi le parking situé entre l’avenue Jean Moulin et le cimetière de la ville de Seine-Saint-Denis. Ici, où passent les voitures et une ligne de bus, les familles dorment dans des camionnettes depuis maintenant bientôt deux ans. Parmi eux, des mineurs dont des bébés. « C’est très dur de dormir dans la rue« , poursuit Mihai.

De l’installation en 2010 à l’expulsion en 2016 

La « rue », elle a commencé précisément le 28 juillet 2016 lors de l’expulsion de 13 familles du terrain du 250 boulevard de la Boissière à Montreuil. C’est dans un campement, qui bénéficiait d’un bail précaire renouvelé tous les ans sous la mandature de Dominique Voynet (EELV), qu’elles avaient été installées par l’ancienne mairie en 2010. « À la Boissière, il y avait l’électricité, l’eau,… c’était magnifique« , raconte, nostalgique, Mihai. Après un incendie survenu en septembre 2015, le maire communiste, Patrice Bessac, signe le 9 octobre 2015 un arrêté municipal pour l’expulsion des familles. « La dégradation des conditions de vie des familles » est invoquée.

Liliana Hristache interpelle alors pendant une journée d’étude sur les Roms organisées par l’université Diderot, les associations présentes dont Amnesty International. Cette présidente de l’association Rom Réussite, qui suit ces familles depuis novembre 2013 et les aide dans toutes les démarches et a ainsi réussi à scolariser 9 enfants dans des écoles de Montreuil, lance une pétition contre l’arrêté qui recueille 2 000 signatures. Ce n’est que dix mois plus tard, en plein été, que l’expulsion a lieu. « Une surprise totale« , précise Liliana Hristache, si bien que les autorités n’ont pas laissé de temps aux familles de se préparer ni même de proposer une solution de relogement. Le soir-même, les 40 Roms dorment sur le trottoir du boulevard de la Boissière, devant les décombres de leur ancien campement détruit.

Montreuillois et et associations dont Amnesty international se mobilisent : marche de protestation, rassemblement place Jean Jaurès devant la mairie… « On a tout le temps été chassés par la police, mais ils n’étaient pas agressifs parce qu’ils avaient honte », se souvient la militante. Les familles dorment alors sur la place, dans un parc adjacent à l’église ou sur le boulevard de la Boissière. Tous les soirs, plusieurs dizaines d’habitants s’y rassemblent également. « C’était une grosse mobilisation. Il y avait beaucoup de personnes qui ramenaient des choses pour les familles. On a été vraiment bien soutenus », rapporte Liliana Hristache. Le cinéma municipal du coin, Le Méliès, apporte aussi son aide aux familles. « Ils ont vraiment été sympas. Les familles venaient dans les sanitaires. Ils n’ont jamais rien dit. Parfois même, ils les laissaient regardaient les films et les dessins animés gratuitement ».

« Vivre dans un hôtel et ne pas travailler, devoir manger du froid car pas de cuisine pour cuisiner, ça coûte cher »

Le 14 septembre, les familles finissent par accepter les propositions d’hôtels de la Direction régionale et interdépartementale de l’hébergement et du logement (DRIHL). Seulement, ils sont situés très loin de Montreuil : aux Ulis dans l’Essonne, à Cergy dans le Val-d’Oise, ou encore dans la Seine-et-Marne. Une situation compliquée pour les enfants scolarisés à Montreuil. « Je devais appeler l’école pour leur demander d’ouvrir la porte aux enfants qui allaient arriver à 9h30 ou 10h », raconte Liliana Hristache. Douze jours plus tard, toutes les familles sont revenues sur la place de la mairie, reprenant leur mobilisation.

Le 21 novembre, à l’issue d’une réunion entre la préfecture, la DRIHL, la municipalité, Rom Réussite et les familles, une solution d’hébergement est trouvée : sept familles sont logées dans un même hôtel à Saint-Denis proposé par la DRIHL. « J’ai beaucoup apprécié cette proposition parce c’était super de se retrouver tous à la fois. Saint Denis n’est pas très loin. Il y a le métro, le tramway, les bus qui viennent à Montreuil. Mais le problème c’est que les familles n’avaient pas de travail. Vivre dans un hôtel et ne pas travailler, devoir manger du froid car pas de cuisine pour cuisiner, ça coûte cher », explique la présidente de Rom Réussite. Quatre autres familles, à bout, décident de retourner en Roumanie. Les autres trois familles restent à l’hôtel jusqu’en février 2017 où elles retournent dans les rues de Montreuil. Accompagnées par d’autres familles qui préfèrent rester à Montreuil, elles tentent de s’installer toutes sur la place de la mairie, mais la police les menace, alors elles sont allée sur le parvis de l’église. Là encore, on leur demande de quitter les lieux. Pour échapper à la police, elles finissent par s’établir sur l’avenue Jean Moulin, à quelques pas du cimetière de la ville.

« Regardez-moi, je suis sale, je peux pas aller à l’école tout le temps »

Cimetière avenue Jean Moulin, à Montreuil.

Malgré les températures glaciales, cette situation précaire perdure. Aujourd’hui, les familles* vivent dans le froid et la boue, le trottoir n’est pas bétonné. Chaque mercredi, la police leur demande de partir mais ne les expulse pas. Un camion de la mairie récupère les poubelles. Dans ce schéma chaotique, un semblant d’organisation demeure pourtant. Rien ne traîne sur le sol. Devant les camionnettes remplies d’objets et de cartons, il y a des tapis. En revanche, la cuisine de fortune posée contre le mur du cimetière a disparu. Les familles doivent désormais improviser un feu sur le trottoir pour chauffer la nourriture. Quand le cimetière est ouvert, elles peuvent aller chercher de l’eau dans les fontaines. Les familles n’ont pas souhaité être photographiées par « peur de s’attirer des problèmes ».

« Il n’y a pas de douche et il fait froid », rapporte Mihai. Quelques habitants viennent donner des habits et ouvrent parfois leur porte pour permettre aux Roms de se laver. « On veut juste un terrain ou une maison pour ne pas dormir comme ça dans la rue », poursuit le père très remonté. Pour survivre, les familles récupèrent des matériaux, qu’elles vendent sur le marché des Ruffins où elles sont inscrites. Elles fouillent les poubelles et sont réduites à la mendicité. « On n’a pas la maison. On n’a pas d’argent », explique Gianina, La petite fille de 9 ans fréquente l’école élémentaire Nanteuil à la Boissière. « Regardez-moi, je suis sale, je peux pas aller à l’école tout le temps », lâche l’enfant. « Ce n’est pas une vie normale d’être à la fois à la rue et à l’école. Ça ne marche pas. Il y a une absence régulière des enfants. On a toutefois la chance que la directrice ait été sensibilisée à la situation. Elle ne les radie pas. Ils ont toujours leur place », souligne, soulagée, la présidente de Rom Réussite.

Une situation au point mort

« Le maire est assis dans son fauteuil, il fume ses cigarettes, il boit son café et il en a rien à foutre de nous », se désole Mihai. S’il y a bien une personne qui cristallise les critiques acerbes ici, c’est Patrick Bessac. Candidat PCF au second tour des élections municipales de 2014, le politique a pu compter sur le soutien des Roms de Montreuil : tractage, collage d’affiches, porte-à-porte… Ces derniers ne se doutaient pas que deux ans plus tard, ils seraient expulsés par celui en qui ils ont cru.

La municipalité actuelle explique qu’elle a tout fait pour trouver des solutions satisfaisantes aux familles. « On a fait des propositions, mais les familles veulent vivre toutes ensemble sur un terrain. On ne peut pas le faire. Seules des solutions individuelles sont possibles ». La mairie évoque notamment un parc HLM saturé avec 7 000 personnes inscrites sur les listes de demandeurs de logement et explique que la ville fait déjà beaucoup pour les populations migrantes. « C’est à l’État de s’occuper de l’hébergement d’urgence », nous affirme-t-on, en précisant que le problème est circonscrit à « quelques familles à la rue ». Un projet d’insertion mis en place par l’ancienne municipalité écolo avait permis à 377 Roms de trouver une solution de logement pérenne. Le projet n’a pas été reconduit par la mairie communiste qui rappelle « la baisse des dotations de l’État qui nous doit plus de 28 millions d’euros ». « On n’a pas compris le maire », avoue Liliana Hristache.

Les familles voient leur avenir incertain. « C’est comme ça la vie. Ça se passe ici… à Montreuil », souffle Mihai. En plein hiver, en France, en 2018, près d’un cimetière, la vie « se passe » à Montreuil.

Matthieu Phalip et Lucas Kuhlmann

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