Chacha cogite. Elle effectue, dans sa tête, une addition. « Il y a 60 personnes qui vivent à l’Al Zol, et environ 60 autres à La Trotteuse, dont une majorité d’exilés, de familles et de femmes isolées. 120 personnes à la rue, ce n’est pas acceptable », tranche-t-elle, en jetant un œil aux personnes regroupés près d’elle.
Le 26 mars dernier, les habitants de ces deux squats de la ville de Pantin se sont rassemblés devant la mairie, en chansons et en slogans. À l’intérieur de l’hôtel de ville, un petit groupe de manifestants est accueilli par Bruno Carrère, l’adjoint aux Actions sociales et solidaires de la ville. Car avec la fin de la trêve hivernale, le risque d’expulsion est venu rappeler aux squatteurs, la précarité de leur situation.
Selon les chiffres du ministère du Logement publié lundi, en 2024, 24 556 expulsions locatives forcées ont lieu, soit 29 % plus qu’en 2023. « Cela signifie qu’environ 50 000 personnes ont été expulsées. par la force. Et l’on sait que de deux à trois plus partent avant l’intervention des forces de l’ordre, qui est très traumatique », a réagi Christophe Robert, délégué général de la Fondation pour le logement des défavorisés.

Le 26 mars dernier, une soixantaine de personnes regroupant habitants de la ville et associatifs se sont rassemblées en soutien à la mobilisation des squats de l’Al Zol et La Trotteuse. ©Méline Escrihuela
Une ville tuée par la spéculation immobilière alors qu’on y trouve des bâtiments vides
Emma loge à La Trotteuse depuis octobre 2022. La bâtisse aux volets bleus qui accueillait des bureaux, est inoccupée depuis 2018. Emma, contrairement à beaucoup, y vit par choix, « dans une ville tuée par la spéculation immobilière alors qu’on y trouve des bâtiments vides », rappelle la jeune femme. Le squat de l’Al Zol a, quant à lui, été créé par un collectif d’exilés en janvier 2022. Le bâtiment appartient désormais à l’organisme Epfif -L’Etablissement public foncier d’Île-de-France.
« C’est le rôle de la mairie d’héberger ses habitants », martèle la jeune femme. À l’intérieur du bâtiment, l’adjoint se serait montré rassurant. « La mairie a rappelé qu’il n’y avait pas d’urgence à expulser », débriefe le collectif à l’issue de la réunion. La mairie de Pantin a également promis de veiller aux relogements de tous en cas d’expulsion.
L’immobilisme politique pointé du doigt
Depuis plusieurs semaines, des collectifs ont uni leur force pour faire plier la mairie, et demander des actes plutôt que des mots. Le Ventre de la Baleine, une résidence d’artistes hors-norme sur plus de 3000m², a rejoint la lutte depuis l’annonce de la destruction de leurs locaux dans le cadre d’un plan Anru. C’est 300 soutiens en plus.
« Pantin est une ville paradoxale : nous avons une mobilisation sociale importante mais qui n’est pas relayée institutionnellement », analyse Yazid, militant au sein du collectif Nous sommes Pantin, une liste citoyenne avec un-e élu-e au conseil municipal depuis les dernières élections.
C’est une ville bouillonnante mais avec un pouvoir installé
« C’est une ville bouillonnante mais avec un pouvoir installé », poursuit Yazid, en référence au mandat de Bertrand Kern, maire PS en poste depuis 2001. En face, l’opposition peine à se faire entendre. « Il faudrait dépasser le maire par sa gauche », abonde Dalila Slimani, élue sur la liste Nous sommes Pantin.
De fait, Pantin est un microcosme de la gauche actuelle. Aux dernières élections municipales, le PCF et LFI ont fait alliance en proposant une liste commune. Mais l’union locale n’aura pas résisté longtemps, se réduisant à un feu de paille.
« Les communistes se sont rapprochés de la majorité municipale. Ils se raccrochent aux branches », avance Dalila Slimani. Quant aux élus LFI, Fabrice Torro (un parachuté de Marseille) et Nadège Abomangoli (également députée de la 10ème circonscription de Seine-Saint-Denis), « sur les sujets locaux, ils ne sont pas là », assure-t-elle.
Contactés, ni la mairie ni le PCF n’ont répondu à nos sollicitations. La section locale de la France insoumise a réagi suite à la publication de cet article.*
La gentrification : un mal inéluctable ?
Seule élue présente au rassemblement de soutien, Dalila Slimani vit à Pantin depuis 40 ans. « J’y suis arrivée jeune fille. J’ai vu l’évolution de la ville », souffle-t-elle.

300 artistes résidents au Ventre de la Baleine sont menacés d’expulsion dans le cadre d’un projet Anru. ©Méline Escrihuela
Le fait qu’il y ait des associations et des habitants pour forcer la mairie à tenir son engagement, c’est ultra important
Souvent comparé à Brooklyn, la ville de Pantin serait devenue « une extension de Paris », poursuit l’élue, en désignant la zone englobant les quartiers Hoche, de la mairie et de l’Eglise. « On appelle entre nous cet endroit le ‘triangle d’or pantinois’ », soufflent les membres du collectif Nous sommes Pantin.
Face au manque de volonté politique pour freiner le processus de gentrification, la mobilisation populaire se consolide. « Le fait qu’il y ait des associations et des habitants pour forcer la mairie à tenir son engagement, c’est ultra important », note Emma, l’habitante de La Trotteuse. « On est en train de créer du lien ».
Méline Escrihuela
*Edit : après publication de cet article, la section locale de La France insoumise veut rappeler qu’ils ont publié une tribune alertant sur la situation de ces squats dans le journal municipal et que le député de la circonscription, Bastien Lachaud (LFI), a interpellé la mairie et la préfecture. Ils réfutent par ailleurs l’adjectif « parachuté » concernant Fabrice Torro.