C’est un havre de paix que l’on ne soupçonne pas lorsque l’on franchit l’entrée du centre hospitalier de Saint-Denis. A l’abri des regards, la Maison des femmes, entourée d’un cadre en bois et d’un petit jardin, reprend vie après deux mois de confinement.

« Nous n’avons jamais fermé, précise Ghada Hatem, médecin-cheffe et fondatrice des lieux. Nous avons continué de suivre en téléconsultation les patientes que nous avions déjà car il était important de garder le lien. » Les cas les plus préoccupants, pour des IVG (interruptions volontaires de grossesse) notamment, ont malgré tout pu venir sur place.

Depuis 2016, la Maison des femmes de Saint-Denis vient en aide aux femmes vulnérables ou victimes de violences conjugales, psychologiques ou sexuelles. Elle abrite également un planning familial et une unité de soins pour les femmes victimes de mutilations sexuelles, telles que l’excision, qui propose une « réparation ».

De l’accueil aux sage-femmes en passant par les psychologues, médecins-légistes, gynécologues, sexologues, conseillères conjugales, avocats ou officiers de police, la prise en charge est globale et permet un suivi des femmes dans la durée. Un élément crucial qui évite aux victimes de répéter sans arrêt le calvaire qu’elles ont subi – ou subissent encore. En tout, soixante personnes, dont une quinzaine de salariés et des bénévoles, s’activent ici chaque mois.

Assise sur un banc à l’extérieur, Fatiha, 30 ans, prend le soleil en attendant son tour. Elle garde un oeil sur son fils, âgé de quatre ans, qui court et joue jusqu’à l’essoufflement. « J’en ai trois comme ça », sourit-elle en passant la main dans ses cheveux frisés. La Dionysienne se rend pour la première fois à la Maison des femmes en 2017, lorsqu’elle trouve la force de fuir les violences conjugales dont elle est victime depuis cinq ans.

Une hausse de l’intensité des violences avec des situations à gérer dans l’urgence

« C’est à la clinique de l’Estrée qu’on m’a conseillé cet endroit, remémore-t-elle. J’avais une petite appréhension avant de venir mais finalement, je me suis tout de suite sentie bien. Toutes ces couleurs, cette bienveillance… C’est la maison du bonheur. »

Le récit de la jeune femme est ponctué de pauses : elle souffre de pertes de mémoires dues au traumatisme qu’elle a vécu. Après sa première visite à la Maison des femmes, Fatiha quitte le domicile conjugal. Elle entame une procédure de divorce avec le soutien d’une avocate de la structure et reste suivie par l’équipe durant un an.

« J’ai dû repartir vivre chez ma mère avec mes enfants, ce qui est loin d’être facile, raconte-t-elle. D’autant qu’elle habite juste à côté de mon ancien domicile et mon ex-mari m’a harcelée pendant plus d’un an. » Aujourd’hui installée dans son propre logement, elle a croisé sa route lundi dernier alors qu’elle est allée récupérer les vélos de ses enfants dans le local dédié de son ancien immeuble.

« Il m’a rouée de coups dans la rue, devant mon cadet et d’anciens voisins. Je suis venue aujourd’hui pour porter plainte et permettre à mon fils de voir un psychologue. » Elle devrait quant à elle voir un psychiatre. Si revenir à la Maison des femmes était une « évidence », Fatiha souffre d’avoir l’impression de devoir tout recommencer.

Fatiha devant l’entrée de la Maison des femmes / (C) Nejma Brahim

Fin mars, les signalements de violences conjugales enregistraient une hausse de 30 %. Pour Laetitia Lasne, médecin-légiste, les violences existaient déjà et ont surtout été exacerbées par le confinement. « J’ai constaté une hausse de leur intensité, avec des situations à gérer dans l’urgence plutôt que dans la durée dans le cadre d’une vraie prise en charge », explique celle qui a dû multiplier les certificats pour des demandes d’ordonnance de protection.

Un phénomène que confirme le Dr Hatem. « On a eu des appels d’un peu partout concernant de l’hébergement d’urgence pour des femmes qui étaient parties avec leurs enfants et n’avaient pas où aller, indique-t-elle. En temps normal, on ne fait cela que pour les femmes que l’on suit dans le temps ».

A la sortie de l’une des salles de consultation, Nadia*, 26 ans, a du mal à contenir ses larmes. A seulement 26 ans, elle vient ici pour la dixième fois. Elle aussi a subi les violences de son mari, survenues dès la naissance de leur fille – les violences débutent, dans 40 % des cas, à la première grossesse.

« Ça été un choc car je ne m’y attendais pas. C’est un psy de l’hôpital Delafontaine qui m’a orientée ici », se souvient cette habitante de Pierrefitte. Pour se soulager de l’anxiété qu’elle ressent, elle participe aux groupes de parole proposés par l’association (entre autres ateliers psycho-corporels). « Depuis, je suis suivie par un psy et une avocate. Ce genre de lieu est indispensable pour les femmes ».

Au-dessus de l’accueil dans le hall d’entrée trône une sculpture de l’artiste Déesse, aux formes rondes et à la peau colorée. Il suffit de lever les yeux pour l’imaginer conquérir le monde. Entre les couloirs et la salle de consultation, la médecin-cheffe Ghada Hatem est partout. Sa détermination et ses convictions sont l’essence même de ce lieu, sans lesquelles il n’aurait pu voir le jour.

Jonglant sans arrêt entre levées de fonds et quête de subventions auprès des autorités, cette Franco-Libanaise, gynécologue-obstétricienne de profession, aime souligner qu’elle maîtrise « l’art de mendier ». Elle dit vrai. « Durant le confinement, notre crainte était que les femmes soient dans l’impossibilité d’avorter et dépassent les délais », explique celle qui a signé, dès le 31 mars, une tribune dans Le Monde alertant sur les difficultés d’accès à l’avortement en cette période de crise.

Un parcours global pour une prise en charge dans la durée

Le 9 avril, la Haute autorité de santé leur a répondu en autorisant l’accès à l’IVG médicamenteuse à domicile jusqu’à sept semaines de grossesse. « On a effectivement beaucoup plus de femmes que d’habitude qui, pour des raisons diverses et variées, sont hors délai et se présentent chez nous ».

Ce mercredi, Sophie, secrétaire médicale, doit justement scanner le dossier d’une patiente suivie par le Dr Hatem, qui doit avoir l’aval d’un centre pluriprofessionnel de diagnostic prénatal avant d’agir. « Tout cela est très encadré, on ne décide de rien mais on appuie la demande si besoin au vu de la situation », souffle-t-elle, avant d’accueillir Agnès* à qui elle donne rendez-vous pour plusieurs consultations.

Agnès, victime d’inceste dans son enfance, consulte un psychiatre à la Maison des femmes / (C) Nejma Brahim

La trentenaire a été victime d’inceste lorsqu’elle était enfant. L’an dernier, alors qu’elle se décide à porter plainte contre son oncle, tout remonte à la surface. « Il arrive que nos mécanismes de défense s’écroulent à ce moment-là et c’est ce qui m’est arrivé », confie cette habitante de l’Île-Saint-Denis.

Depuis, elle a développé une phobie sociale qui tend parfois à la paralyser. « Je devais venir ici depuis le mois de janvier mais je n’ai pas trouvé le courage. Il a fallu que mon mari me dépose pour que je vienne aujourd’hui ! » Après avoir vu la sage-femme cet après-midi pour faire le point, Agnès pourra rencontrer un psychiatre, un sexologue avec son époux et un policier pour savoir où en est sa plainte.

« C’est bien qu’on puisse voir toutes ces personnes dans un même endroit. C’est la première fois que je parle de mon histoire sans pleurer car l’environnement m’a détendue », chuchote Agnès, notant que la gratuité des soins est un plus lorsque l’on connaît le prix d’une consultation chez un spécialiste.

En fin d’après-midi, Julie* fume une cigarette à l’extérieur. Elle est interrompue par la psychologue, avec qui elle était en consultation une dizaine de minutes plus tôt, qui lui tend des produits cosmétiques avant de retourner à son bureau. A 43 ans, cette professeure des écoles est suivie par la Maison des femmes depuis un an : elle vient toutes les semaines ou tous les quinze jours.

« J’ai subi un viol en novembre 2018 alors que j’avais vécu une relation violente quelques mois auparavant. Je n’arrivais pas à traiter ces deux problèmes et après avoir être passée par un centre de psycho-traumatisme dans le 17è à Paris, une amie m’a parlé de cet endroit ».

La prise en charge rapide, l’écoute qu’on lui offre et le cadre protecteur du lieu en font très vite un « repère » à ses yeux. Elle participe aux groupes de parole et même à l’atelier karaté, puis à des séances d’ostéopathie qui la « libèrent » de nombreux maux physiques. Julie sent qu’ici, tout le monde est formé à la question des violences faites aux femmes. À chacune de ses venues, l’équipe la salue par son nom et lui donne l’impression d’être « à la maison ».

Durant le confinement, elle poursuit ses consultations avec la psychologue par téléphone. « Je continuerai de venir tant que je le pourrai. Il faudrait qu’il y en ait partout, des Maisons des femmes ! » D’ici quinze jours, des travaux débuteront pour agrandir la structure par le biais d’une extension. De nouveaux psychologues et assistantes sociales renforceront également les effectifs. Résultat dans dix mois.

Nejma BRAHIM

Crédit photo : NB / Bondy Blog

*Le prénom a été modifié

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