À Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis), le circuit Carole accueille des championnats de moto toute l’année. Les week-ends, des séances de roulage gratuites sont proposées où se côtoient débutants et motards confirmés. Olufémi Ajayi et Jean-Fançois Robert ont assisté à l’une d’entre elles. Reportage.

En quittant la gare du Parc des expositions à 14h, début de la première séance de roulage, je me retrouve face à une route. L’une des voitures l’empruntant avait une remorque de taille modeste, assez grande tout de même pour transporter une moto.  Je n’étais pas encore arrivé sur le site que j’entendais déjà les bruits de la piste avant qu’elle s’offre à nos yeux : les motos qui roulent à plein régime, les pneus qui crissent, la foule qui s’agite. Pas de doute, le circuit Carole n’était maintenant qu’à quelques mètres.

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Ici, tous les week-ends, c’est séance de roulage gratuite. En arrivant sur les lieux, on se retrouve devant un parking réservé aux motos : certaines arrivent par la route mais rarement les plus rapides. À l’abri dans leur remorque, les engins réservent leurs pneus slick pour la piste. Un autre groupe de motards attend patiemment son tour dans un espace débouchant sur l’accès au circuit. Ils seront les prochains à rouler.

Depuis 2003, Pascal assure bénévolement l’organisation et le bon déroulement des sessions de roulage. L’homme au tee-shirt noir floqué du logo « circuit Carole » s’impose naturellement grâce à son gabarit digne d’un joueur de rugby. « Les sessions gratuites du week-end sont chapeautées par des commissaires licenciés. On est aidé par nos collègues de la Fédération Française des Motards en Colère qui s’occupe, d’une part, de la mise en place du paddock pour ceux qui viennent rouler et d’autre part, des spectateurs pour que tout le monde ait une place. La Fédération Française de Motocyclisme (FFM) met le circuit à disposition gratuitement afin que des gens de la route et des licenciés puissent rouler ».

Les week-end gratuits, des différences de niveau entre les motards

Les licenciés de la FFM sont nombreux ce jour-là. Parmi eux, Morvan, motard depuis dix ans. Son statut de licencié lui accorde certains avantages. « On peut utiliser beaucoup de circuits avec, surtout, un accès prioritaire à certaines sessions. On peut rouler dans la catégorie des licenciés, c’est-à-dire ceux qui roulent bien et font des chronos corrects. Il y a plus de plaisir. Le petit souci des sessions gratuites, c’est qu’il y a une grosse différence de niveau entre le débutant et le pilote confirmé. Avec la licence, on est couvert en cas de dommage corporel. Mais pas les motos ».

Malgré la répartition des groupes en fonction des motos, les écarts de niveau sont importants. Et c’est sans parler du comportement de certains. Stéphane, un autre licencié, s’exprime en connaissance de cause. « Sur les week-ends gratuits, c’est très intéressant financièrement. Le problème c’est qu’on y trouve tout type de conducteurs de motos. Il y a tous les tarés qui viennent, qui ne connaissent pas forcément les règles ou qui ne les respectent pas. Ils essayent de faire des choses qu’ils ne peuvent pas faire sur la route et ça peut être très dangereux ». Pour s’initier à la piste, mieux vaut venir en semaine, recommande le motard. « Pour apprendre en douceur et améliorer ses chronos, précise-t-il. Moi, j’ai arrêté de venir en week-end. Alors, oui, il faut payer mais l’avantage c’est qu’il y a moins de monde et c’est beaucoup moins dangereux ». Il sait de quoi il parle Stéphane. « Un jour, sur un freinage en bout de parabolique on était quatre, j’étais en tête et il y en a un qui s’est pris pour Johnny B. Goode avec son 916 Ducat’ tout neuf ! Il est passé à trente centimètres de ma roue avant. Un peu plus et il nous prenait nous quatre ».

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Farah et Laurent

Les temps ont changé depuis. A défaut de signer des chronos dignes des stars de MotoGP, les conducteurs du dimanche ne constituent plus tellement une menace… sauf si vous êtes une femme ? C’est ce que croit Farah, motarde. Une femme en moto, c’est rare sur un circuit. Pour la principale intéressée, qui ne passe pas inaperçue, il n’y a d’ailleurs « pas de femmes avec un bon niveau ». Pourquoi ? « On a du mal à rouler avec les hommes à cause de l’image qu’ils ont des femmes à moto. Ils considèrent qu’on ne peut pas rouler avec eux, qu’on n’a pas le niveau. Que ce soit sur la route ou sur circuit, ils n’apprécient pas de ne pas réussir à nous dépasser. Ils tentent alors des choses qu’ils n’oseraient pas si c’était un homme en face, quitte à nous mettre en danger ».

A l’origine du circuit, une seizième victime à Rungis, Carole Le Fol

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Bruno et sa Honda VFR 750 R type RC30

Comme tous ceux qui viennent rouler à Tremblay, Bruno est un passionné. Cet ancien sportif de vitesse et de superbike mondial, a couru pendant dix ans. Aujourd’hui, il gère un atelier d’entretien et de réparation de motos en région parisienne. Intarissable quand il s’agit de raconter ses souvenirs et quelques anecdotes, le motard connaît le circuit et son histoire sur le bout des doigts : « Le circuit Carole a vu le jour à la fin des années soixante-dix suite aux multiples accidents qui ont eu lieu quand on allait rouler dans les Halles de Rungis. Lorsque ces courses ont fait une nouvelle victime, la seizième, Carole Le Fol, on a alors décidé de manifester pour obtenir un circuit en région parisienne, pour que n’importe quel motard puisse s’adonner à la compétition et explorer les limites de sa moto ».

Inauguré le premier décembre 1979 à Tremblay-les-Gonesse, devenue Tremblay-en-France, le circuit Carole en hommage à Carole Le Fol, offre enfin aux motards ce qu’ils attendaient. « J’ai pratiquement fait toute ma vie de compétiteur moto à Carole, c’est mon jardin, raconte, passionné, Bruno. J’aime venir régulièrement pour voir des copains, des anciens pilotes que j’ai affrontés dans différents championnats. Ce sont des moments super sympas ». Aujourd’hui encore, Bruno passe certains weekends au circuit Carole, mais cette fois uniquement en tant que simple spectateur, après que ses problèmes au genoux l’ont obligé à raccrocher le casque. Il prévoit de revenir avec sa fille mais également son fils, qui ne semblent pas attirés par la pratique de la moto. Mais si cela venait à changer ? « Je n’en dormirais pas la nuit !  Trop de risques. Je ne dirais pas ‘non’ mais j’expliquerais bien les règles, les valeurs, les notions de sécurité. Le circuit est plus sécurisé que la route mais quand on chute, on chute vite ».

Des jeunes il y en a à Carole. A 13 ans, Dorian roule en Yamaha YZF 125. Cette moto de 30 kilos n’a rien d’un foudre de guerre. « J’ai à côté de moi une Aprilia deux temps. Elle a 34 chevaux, j’en ai 13,3. On voit la différence dans les lignes droites, ils freinent plus tôt que nous ». Fils d’un pilote moto qui l’accompagne à chaque séance de roulage, il s’entraîne dès qu’il le peut car l’année prochaine, il s’engagera en compétition. « Peut-être la coupe Yamaha à Carole et quelques courses de Power 25, pas loin ». L’achat et l’entretien de la Yamaha sont très abordables, à condition de se rabattre sur de l’occasion. Avec une paire de jantes, la moto lui a coûté 2 000 euros. En revanche, les déplacements, eux, sont très coûteux. Alors, avant de s’engager en compétition, Dorian profite du maximum de week-ends gratuits pour apprendre. Son père n’est jamais loin. Parce que depuis trente-sept ans maintenant, au circuit Carole, la passion se transmet de génération en génération.

Olufémi AJAYI

Crédit photo : Jean-François Robert

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