Le 23 Octobre 1982, Abdenbi Guemiah, étudiant de 19 ans, sort de la mosquée et se rend tranquillement chez lui, à la cité de transit Gutenberg (Nanterre), lorsqu’une balle l’atteint en plein abdomen. Un homme, habitant un pavillon non loin de la cité, a, ce jour-là, supprimé la vie d’un innocent en lui tirant dessus. En effet,  Abdenbi succombe à ses blessures le 6 novembre. Le lendemain, une marche silencieuse, ayant réuni plus de 2000 personnes, avait pour message « plus jamais ça ! »

François AUTAIN, alors secrétaire d’Etat chargé des travailleurs immigrés déclare : « Abdenbi a été abattu de sang froid parce qu’il a commis le crime d’être jeune et arabe. » L’auteur de cet homicide volontaire est condamné à 12 années de réclusion criminelle. De nombreux crimes racistes similaires étaient, jusqu’alors, restés impunis.

Ce drame a aussi fait la lumière sur les conditions de vie épouvantables des habitants des cités de transit. Dans les années 60, certaines populations immigrées atterrissent d’abord dans des bidonvilles comme à Nanterre. Elles furent ensuite relogées dans des cités de transit, qui comme leur nom l’indique, devaient être une solution éphémère pour ces habitants, en attendant de leur trouver un logement plus décent. Ce fut la cité Gutenberg  pour la famille GUEMIAH, qui y resta 15 ans. Elle emménagera à la cité HLM des Acacias (Nanterre) quelques mois après la mort d’Abdenbi. Cette tragique perte fut le détonateur du relogement de ces populations de cités de transit. Elle provoqua la mise en place d’une mission d’étude chargée de la résorption les cités de transition. En Mars 1985, la cité Gutenberg sera totalement détruite et les habitants relogés un peu partout en région parisienne.

Avril 2012, les camarades d’Abdenbi, les amis de la famille et les anciens habitants de la cité Gutenberg forment un collectif « Les amis du blog de la cité blanche »afin de faire un travail de mémoire sur cet endroit, certes disparu, mais chargé d’histoire. Djamel Selmet, un des fondateurs du collectif, raconte : « Je fais aussi cela pour mes enfants, pour qu’ils comprennent l’histoire de leurs parents et de leurs grands-parents. » L’autre objectif est d’inscrire la mémoire d’Abdenbi GUEMIAH dans l’histoire de la ville. Pour cela, le collectif propose qu’une cérémonie d’hommage annuelle soit inscrite dans le calendrier de la ville et que soit baptisé une artère ou un bâtiment municipal au nom d’Abdenbi Guemiah. Pour l’instant, seule une plaque commémorative, très discrète, devant le collège André Doucet (qu’Abdenbi avait fréquenté) rappelle sa mémoire. Le collectif a organisé, avec l’autorisation de la famille Guemiah, une cérémonie d’hommage à la mémoire du disparu samedi dernier, sur le parvis du collège André Doucet.

Ce jour là, depuis 5 heures du matin, les bénévoles ont préparé la cérémonie. La pluie incessante exige la mise en place de bâches. Etrangement, quelques minutes avant le début de l’hommage, la pluie disparaît pour laisser place à quelques éclaircies parsemant  le ciel. Un copieux buffet composé de pâtisseries orientales ainsi que de boissons chaudes et froides est à disposition de tous.

11 heures, la mère d’Abdenbi, une gerbe à la main, arrive, accompagnée de sa fille Smahane et de son fils Hassan. Les amis, certains anciens professeurs, viennent, tour à tour, les embrasser. Pour la plupart d’entre eux, cela fait 30 ans qu’ils ne se sont pas vus…Chacun présente ses enfants qui ne manquent pas d’étreindre la maman d’Abdenbi. Des hésitations, des sourires, des accolades, des échanges, des rires, des pleurs, ces retrouvailles sont riches en émotion.

La mère d’Abdenbi, les yeux mouillés, confie : « Il est mort en sortant de la mosquée, il était jeune, j’ai mal comme une mère qui a perdu son fils, j’ai l’impression qu’aujourd’hui, il est mort une deuxième fois. »

Smahane, alors âgée de 8 ans au moment de cette tragédie, précise : « On s’est relevé tout de suite après le drame grâce à nos parents. Mais ça fait du bien de prendre le temps de s’arrêter et de se souvenir. » Des larmes ruisselant sur ses joues entrecoupent ses paroles mais elle ajoute : « C’est un évènement triste mais c’est touchant de revoir les visages. Cette époque est aussi synonyme de nombreux bons souvenirs. »

Un fond  mélodieux est lancé, 250 à 300 personnes ont le regard attendri sur 2 enfants remettant une gerbe à la mère du défunt. Cette dernière la dépose au sol, juste en-dessous de la plaque commémorative. Puis une minute de silence s’en suit, les yeux sont humides.

Puis, 3 personnes interviennent dans cet hommage. Hassan Guemiah, frère d’Abdenbi, accentue la douleur de cette mort tragique mais souligne qu’elle ne fut pas complètement vaine puisqu’elle a permis la résorption des cités de transit : «Nous nous sommes séparés sur ce drame et nous nous retrouvons 30 ans après pour cet hommage. En son nom, je vous remercie de votre présence. Nous devons rester vigilants face à l’intolérance. »

Mohamed Taleb,  membre des amis du blog de la cité blanche, revient sur les circonstances déchirantes de la disparition d’Abdenbi et insiste sur le fait que n’importe lequel d’entre eux aurait pu être victime de cet affreux crime raciste. Une description du jeune homme qu’était Abdenbi nous replonge dans le passé. Curieux, brillant, dévoué, généreux, chaleureux, profondément croyant, il prenait plaisir à aider autrui. Premier secrétaire de l’association Gutenberg, dont l’objectif était la réussite éducative et scolaire, il mettait tout en œuvre pour protéger les plus jeunes de la délinquance.

Le cheikh Si Moussa TOUHAMI prononce des prières et des invocations. La plupart des présents lèvent leurs mains au ciel. L’émotion est à son apogée, les larmes ne cessent de couler sur les joues de la maman. Cette dernière a le soutien de ses proches qui l’entourent.

De plus, un des amis d’Abdenbi a apporté le brassard qu’il portait lors de la marche silencieuse de 82. Sur ce morceau de tissu datant de 30 ans, il a composé un poème intitulé « l’Ami du peuple ». En voici deux vers :

« On sait que tu es au paradis.  Mais nous, tes amis, garderons ta sympathie ». Nombreux remercient les frères Selmet, énormément impliqués dans cet hommage mais beaucoup dans la foule regrettent aussi le manque de soutien de la ville. Un  élu est présent mais la mairie de Nanterre a décliné l’invitation à cette cérémonie. Cependant, elle a organisé son propre  hommage à 18 heures, au même endroit.

Pour clôturer cette émouvante cérémonie, le groupe « Les amis d’Abdenbi », constitué de Lottfi Zouina et d’Omar Chaouche, interprète la chanson « Nanterre ville bidon ». Les premières notes retentissent, les cœurs se resserrent. L’émotion déborde, certains se rappellent encore des paroles de cette touchante chanson née il y a 30 ans. Un lâcher de ballons blancs achève cette poignante matinée entremêlée de tristesse et de bonheur.

Rajae Belamhawal

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