J’ai rencontré Aimé Césaire en 1982, par hasard au détour d’un rayon de la bibliothèque de mon lycée. Un miracle en réalité. On nous avait dit d’aller passer l’heure au CDI parce que l’un de nos profs avait du retard, à cause d’une grève de chauffeurs routiers. Chacun chercha son bonheur dans cette île aux trésors. J’ai vite trouvé le mien.

C’était « Cahier d’un retour au pays natal « . Ce titre a fait tilt dans ma tête. C’était un vieux recueil jauni par le temps, mais pas trop froissé par les manipulations. Cette phrase m’avait particulièrement intrigué : « … je suis même réveillé la nuit par ces jambes inlassables qui pédalent la nuit et la morsure âpre dans la chair molle de la nuit d’une Singer que ma mère pédale, pédale pour notre faim et de jour et de nuit ».

Je connaissais cette scène, je l’ai vue dans les souks de Casablanca lorsque nous vivions au Maroc. C’était l’activité des femmes des bidonvilles. Je l’ai revue, ici en France, partout chez mes proches ou chez les voisins dans ma cité. La machine à coudre les fins de mois difficiles, les fripes à raccommoder pour le petit dernier, les ourlets à faire pour rendre service à la voisine qui fait le ménage chez les Français. Ma mère avait une Singer aussi. Au Maroc, elle était mécanique. En France, elle était électrique.

A cette époque au lycée, je faisais partie d’un petit groupe composé de quelques élèves exotiques. Nous prenions conscience de ce que nous étions au fur et à mesure de l’installation d’un Front national conquérant. Nous débattions sans cesse sur l’apartheid en Afrique du Sud, sur les Black Panthers aux USA, des paroles de Bob Marley et de Johnny Clegg. Un des surveillants du lycée lisait un roman d’Alice Walker,  » The color purple « , devenu en 1985 un film culte adapté par Spielberg,  » La couleur pourpre « . Quelques mois plus tard, à l’automne 1983, nous avions vaguement entendu parler d’un groupe de jeunes des quartiers de Lyon qui marchaient contre le racisme à travers toute la France, comme Gandhi, depuis Marseille pour aller à Paris.

Césaire n’était jamais très loin de nous. D’autres sont venus lui prêter main forte pour nous aider à comprendre notre temps : Luther King, Mandela, Mohamed Ali, Simone Veil, Brassens, Renaud et quelques militants anonymes qui soulevaient des montagnes pour faire changer le cours des choses dans notre cité. Cette ambiance a formaté nos consciences. On sortait peu à peu de l’adolescence pour mettre les pieds dans le monde des adultes. Depuis, la flotte est passée sous les ponts.

Aujourd’hui encore, les stéréotypes colonisent les consciences et les débats sont toujours enflammés. Les poudres chocolatées « ya bon Banania » n’ont pas disparu des rayons de nos supermarchés. D’autres livres sur l’esclavage, les ravages du colonialisme, le racisme ou encore les crispations identitaires françaises jaunissent toujours dans les bibliothèques. Césaire nous a quittés mais son empreinte sur ces questions sera toujours visible, comme le phare à l’approche des côtes. Merci, Monsieur Césaire, d’avoir mis votre boussole à notre disposition.

Nordine Nabili

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