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Une mère voilée victime d’insultes islamophobes. Un père sans papiers sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). Un « sang DZ » convoqué pour expliquer ses emportements. Des origines algériennes revendiquées avec fierté et, en toile de fond, l’expérience du racisme et de l’islamophobie.

Le starter pack semblait suffisamment crédible. À un détail près : rien de tout cela n’était vrai.

Pendant des mois, la streameuse Emmodem, suivie par près de 40 000 personnes sur Twitch, s’est inventé un alter ego : une femme algérienne et musulmane dont le compte venait notamment appuyer ses propres prises de position.

En août 2026, la supercherie est révélée par le compte X TwitchGauchiste, qui établit qu’Emmodem se cachait derrière ce faux profil. Confrontée aux éléments accumulés contre elle, la streameuse présente publiquement ses excuses. Elle reconnaît s’être « monté la tête » et s’être progressivement enfermée dans ce double personnage, jusqu’à perdre pied avec la réalité.

Elle affirme avoir agi par conviction militante, notamment pour visibiliser et dénoncer l’islamophobie en France. Mais ses explications peinent à convaincre. D’autant que des milliers de messages auraient été publiés depuis ce faux compte. Après une longue plaidoirie en direct, Emmodem annonce finalement son retrait d’Internet pour une durée indéterminée.

Au-delà de la tromperie, l’affaire raconte pourtant autre chose. La question n’est pas seulement de savoir pourquoi Emmodem a voulu devenir, derrière un écran, une femme algérienne. Mais pourquoi quelques mots — « voile », « OQTF », « sang DZ », « islamophobie » — ont suffi à la rendre crédible.

Une Algérienne en kit

Pour fabriquer son Algérienne, Emmodem s’est appuyée sur quelques-unes des représentations les plus répandues autour de l’islam, de l’immigration et des Maghrébins.

Une mère voilée, d’abord. Un marqueur suffisamment puissant pour inscrire immédiatement son personnage dans une histoire familiale musulmane et rendre son rapport à la religion presque évident par ruissellement.

Un père sous OQTF, ensuite. Quelques lettres suffisent à convoquer tout un imaginaire : celui de l’immigration, de la précarité administrative et des familles vivant sous la menace d’une expulsion.

L’évocation du « sang DZ » est peut-être encore plus révélatrice. Elle convoque des représentations anciennes des Algériens : le sang chaud, la fierté excessive, le patriotisme exacerbé. Des clichés hérités notamment de l’histoire coloniale, aujourd’hui parfois réappropriés, détournés, voire romantisés sur les réseaux sociaux.

Pris séparément, tous ces éléments peuvent évidemment correspondre à des réalités vécues. Des femmes algériennes ont des mères voilées. Des familles vivent sous la menace d’une expulsion. Des personnes revendiquent fièrement leurs origines. D’autres subissent réellement le racisme ou l’islamophobie.

Le cliché ne naît pas nécessairement du mensonge. Il naît aussi de l’assemblage. Il suffit ici de juxtaposer quelques réalités pour fabriquer une identité immédiatement lisible. Une Algérienne de fiction que l’on croit reconnaître avant même de la connaître.

Le plus frappant reste le peu de sophistication du personnage. Emmodem n’avait pas besoin d’inventer une biographie complexe : quelques marqueurs ont suffi à faire exister une Algérienne que beaucoup pensaient déjà connaître.

Quand le cliché devient assignation

Cette mécanique dépasse évidemment les réseaux sociaux. Dans la vie réelle, assigner une identité à quelqu’un à partir de son apparence, de sa couleur de peau, de ses vêtements ou de sa manière de parler peut avoir des conséquences autrement plus concrètes. Les contrôles au faciès en sont l’une des manifestations les plus documentées : d’après le Défenseur des droits, les personnes perçues comme noires ou arabes ont quatre fois plus de risques d’être contrôlées par la police et douze fois plus de subir un contrôle poussé.

Le paradoxe est saisissant. D’un côté, une femme blanche parvient à se faire passer pour algérienne en alignant quelques marqueurs. De l’autre, des personnes perçues comme arabes subissent des discriminations sur la base de cette même assignation.

Pourquoi, alors, endosser une identité qui expose dans la vie réelle à des discriminations ?

La réponse tient peut-être moins à l’identité elle-même qu’à ce qu’elle pouvait apporter à Emmodem. En faisant de son alter ego une femme algérienne et musulmane, confrontée à l’islamophobie et aux difficultés liées à l’immigration, puis en lui faisant soutenir ses publications, la streameuse créait une personne capable de lui donner raison.

La caution idéale

Nul besoin d’avoir subi le racisme pour le combattre, ni d’être pauvre pour dénoncer la pauvreté. Mais dans certains espaces militants, la parole de la « personne concernée » possède une force particulière. Elle peut venir confirmer que les bons mots sont employés, que les réalités sont comprises et, surtout, que ceux que l’on prétend défendre approuvent ce qui est dit.

L’alter ego d’Emmodem pouvait remplir exactement cette fonction : devenir une caution morale.

La question traverse depuis longtemps une partie de la gauche et des mouvements militants : faut-il avoir vécu une situation pour être légitime à en parler ? Peut-on défendre les classes populaires lorsque l’on appartient soi-même aux classes privilégiées ? Combattre le racisme lorsque l’on n’en est pas victime ?

Évidemment. La solidarité suppose précisément de pouvoir défendre des droits qui ne sont pas les siens. Le problème apparaît lorsque la recherche de légitimité prend le pas sur les personnes elles-mêmes.

Car le paradoxe de l’affaire Emmodem est cruel : pour donner davantage de poids à la parole des personnes concernées, il a fallu en inventer une.

Une femme suffisamment algérienne, musulmane et confrontée au racisme pour devenir la caution idéale. L’identité algérienne devient alors une ressource : quelque chose que l’on peut revêtir pour acquérir une expérience vécue et une authenticité dont on ne dispose pas soi-même.

Emmodem a créé le mensonge. Mais si quelques mots ont suffi à lui donner un visage crédible, c’est peut-être aussi parce que certains pensent déjà savoir à quoi ressemble une Algérienne.

Sofiane Zerouala

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