Trois jours après l’attaque dans un train Thalys, Alain Vidalies était ce matin l’invité de Jean-Pierre El Kabbach sur Europe 1. Une parole attendue pour celui qui est en charge des Transports au gouvernement. Son annonce principale : le renforcement des contrôles aléatoires des bagages dans les gares censé garantir plus de sécurité aux passagers. La promesse du ministre : plus d’agents de police, pour fouiller « au hasard » les bagages des passagers considérés comme suspects.
Après l’annonce, le journaliste interroge : « À quel signe un passager devient-il un suspect ? ». Alain Vidalies répond : « C’est un travail de policier, c’est un travail de formation que les gens connaissent. C’est probablement une des mesures les plus efficaces. Elle existe déjà, nous allons la renforcer en lien avec la SNCF ». Quel est le comportement qui amène à être suspecté au point d’être contrôlé ? Pourquoi vous, passager pourriez être fouillé et votre voisin de gauche, non ? Quels sont les critères sur lesquels se basent agents ferroviaires et policiers ? Nous ne le saurons pas.
Et le journaliste de demander : « Donc des fouilles aléatoires et discriminatoires comme disait tout à l’heure un invité spécialisé ? » Réponse du ministre : « Vous savez à chaque fois que l’on parle de fouille aléatoire quelqu’un dit : ‘‘oui, mais vous savez ça risque d’être discriminatoire’’. Eh bien écoutez, moi je préfère qu’on discrimine, effectivement, pour être efficace, plutôt que de rester spectateur. »
Le propos est clair, limpide, sans détour : pour Alain Vidalies, mieux vaut augmenter les fouilles même discriminatoires, mieux vaut pratiquer et renforcer des contrôles aux faciès pourvu qu’on ait la sécurité. Quitte à ne nous donner aucune précision sur la preuve de l’efficacité d’une telle démarche. De quels chiffres dispose le ministre pour affirmer que le contrôle aléatoire est une pratique « efficace » ? Lors de son interview, il n’en donne aucun.
78 % c’est pourtant le chiffre dont nous disposons: il correspond au pourcentage des personnes contrôlées par des agents sur le critère principal de la couleur de peau et non conduites au poste de police. Un chiffre issu d’une enquête réalisée par deux chercheurs du CNRS en 2009 sur les contrôles d’identité effectués par la police à Paris et qui permet de relativiser l’efficacité d’un contrôle policier discriminatoire. (http://www.cnrs.fr/inshs/recherche/docs-actualites/rapport-facies.pdf)
Au-delà de la question de la pertinence d’une telle pratique, c’est sa légitimation par un ministre, sous couvert de lutte contre l’insécurité, qui pose question. Le plan Vigipirate, la lutte antiterroriste, les attaques peuvent-ils avoir raison d’une pratique discriminatoire ? Pour Alain Vidalies, la démarche est positive et acceptable au nom de la sécurité. Mais positive pour qui ? Pour les Noirs ou les Arabes qui, déjà dans leur quotidien, ont respectivement quasiment 6 fois et 8 fois plus de risques de se faire contrôler que les Blancs ? 11 fois plus pour les personnes habillées en styles punk, hip-hop, gothic ou tektonik, comme le montre l’étude du CNRS.
Qu’en aurait-il alors été d’Anthony Sadler, l’un des trois Américains qui a empêché l’attaque du Thalys ? Cet étudiant Noir, posant avec ses deux amis en baskets et sweat capuche sur une des photos diffusée dans la presse, aurait-il été lui aussi fouillé et contrôlé ? Peut-être aurait-il fallu lui poser la question ce matin, lui qui vient d’être décoré de la Légion d’honneur par le président de la République.
François Hollande qui lorsqu’il était candidat à la présidentielle s’engageait à lutter « tout de suite », avant le 29 juin 2012, contre les contrôles aux faciès via une circulaire ; texte qui n’a jamais vu le jour. Gouvernement qui s’était engagé à mettre en place des récépissés remis par les policiers après des contrôles d’identité pour éviter les abus ; récépissés qui, eux non plus, n’ont jamais vu le jour.
En attendant, on ne saurait trop inviter Alain Vidalies et ses conseillers de lire ou relire l’arrêt du jugement de la Cour d’appel de Paris qui a condamné le 24 juin 2015 l’État pour cinq contrôles aux faciès jugés discriminatoires. Le Président du tribunal d’écrire : « les faits dénoncés par M. X présentent un caractère discriminatoire qui engage la responsabilité de l’État ».
Nassira El Moadem

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