Qui n’a jamais fait entendu parler de la sœur du copain de X, celle qui tresse après les cours ? Ou de la tante de la collègue de Y qui fait des gâteaux en pâte à sucre le weekend ? On a souvent recours à ces personnes de façon ponctuelle et innocente, sans jamais penser à la place que ces « petits boulots » occupent dans leur vie.

Par passion, par manque d’argent, ou les deux, nombreux.ses sont ceux – et surtout celles – qui se tournent vers un deuxième travail. Traiteuse, maquilleuse, professeure de danse… ces activités n’ont rien de problématique à première vue, mais que se passe-t-il lorsqu’elles sont pratiquées dans l’illégalité ? Exercer un emploi non déclaré, qu’est-ce que cela implique ? Le BB a parlé à quatre femmes qui, pour différentes raisons, ont choisi de ne pas déclarer une de leurs sources de revenus. Reportage.

 Lier l’utile à l’agréable

« Le maquillage je kiffe ça. Genre, des fois je fais rien, bah vas-y je vais prendre 2 heures à me maquiller et je vais kiffer ça, tu vois ? » nous explique Hafsa* d’une voix passionnée. Tout en sirotant son café dans un fast-food de Bagnolet, cette jeune femme de 20 ans nous raconte son parcours. Naturellement douée de ses mains, elle s’est lancée dans l’univers de la beauté très jeune, à 16 ans. Elle faisait alors du henné. Si cet art lui rapportait parfois plus d’argent que le maquillage, elle préfère cependant ses fonds de teints et rouges-à-lèvres : « C’est vraiment un truc que j’aime. »

Ne souhaitant pas manquer de respect aux maquilleuses professionnelles, Hafsa n’ose pas se créer de réseau dédié à son activité. Elle trouve donc ses clientes grâce au bouche-à-oreille : « Je n’ai pas de page sur Instagram. Quand quelqu’un qui me connaît entend que quelqu’un a besoin d’une maquilleuse, là on m’appelle. » Lorsqu’on a un réseau restreint, difficile de remplir le compte en banque. A 40€ la prestation (45€ s’il y a faux cils), elle arrive parfois à combler ses découverts, mais ça s’arrête là. Mais cela ne la dérange pas : avec son travail à Zara, elle n’a pas forcément le temps de répondre à une demande constante.

Cependant, elle songe quand même à se créer une page Instagram car ses maquillages plaisent. Un jour, après avoir posté ses œuvres sur Twitter, un photographe l’a contacté pour une collaboration. Cette situation la satisfait, mais la jeune femme vise plus loin. C’est pourquoi elle économise l’argent qu’elle récolte pour faire une formation, obtenir un diplôme, et faire du maquillage sa seule et unique profession.

L’amour du métier, c’est également ce qui a poussé Clotilde à devenir traiteuse non déclarée. Cette nanterroise cinquantenaire s’est lancée dans la cuisine ivoirienne il y a un an. Livrant au départ à des ami.e.s, puis au salon de coiffure de son quartier, elle s’est peu à peu créé un réseau grâce au bouche-à-oreille. Clotilde a beau travailler tous les jours entre 18h et 22h – après son premier travail en tant qu’assistante dentaire – et toute la journée le weekend (même le dimanche), elle ne se lasse jamais : « c’est une passion pour moi, la cuisine. » Alocos (bananes plantain frites), brochettes de viande, foutou banane (pâte compacte composée de bananes plantain et manioc pilés), sauce graine (sauce à base de graines de palme), attiéké (sorte de semoule de manioc)…

Clotilde maîtrise les mets les plus fameux de la Côte d’Ivoire. Son succès – fruit de son talent et de ses prix avantageux (10€ la part, quelque soit le plat) – l’obligent parfois à solliciter ses enfants pour la livraison, ou à prendre sa voiture pour livrer en-dehors de Nanterre. Elle a aussi décidé de se créer un compte Instagram deux mois après ses débuts. Selon ses dires, ce dernier lui apporte aujourd’hui beaucoup de clients, même si le bouche-à-oreille reste plus efficace.

Agée de 32 ans, Nina se retrouve dans le même cas de figure. Actuellement AESH (accompagnante des élèves en situation d’handicap) dans un lycée professionnel, elle donne en parallèle des cours de danse non déclarés à Paris. La danse ayant toujours été une passion pour elle, elle a d’abord rejoint son association en tant que bénévole et élève. Dans le cadre de son engagement, elle a été amenée à organiser des stages et des ateliers avec une professeure, celle-là même qui l’a ensuite « recrutée ».

La passion est donc un facteur-clef dans l’équation : on aime faire une activité, puis on se rend compte que celle-ci peut représenter une opportunité. « Quand t’as de l’argent qui peut rentrer, tu dis pas non » comme dirait Hafsa. Contrairement à ce que l’on peut penser, prendre un deuxième travail n’est pas forcément induit par une grande instabilité financière. Ou, en tout cas, pas seulement.

Stratégies, tricheries, calculs : quand vivre confortablement devient un combat

Cela étant, la passion ne paye pas les factures. Il y a celles qui, comme Hafsa, habitent encore chez leurs parents et utilisent l’argent gagné pour « s’acheter quelques trucs ». Et puis il y a celles qui s’appuient vraiment sur le fruit de leur labeur pour vivre convenablement. Clotilde, par exemple, a toujours cumulé les travaux pour subvenir aux besoins de sa famille. « J’ai travaillé pendant longtemps – j’ai toujours fait deux boulots d’ailleurs – pour élever mes enfants. Aujourd’hui, mes enfants sont grands (…) et je n’ai pas pu mettre d’argent de côté. Donc [la cuisine NDLR] c’est une façon pour moi d’assurer ma retraite, en fait. » Avec pudeur et gêne, Clotilde nous transmet un message fort. De manière implicite, elle nous fait comprendre que son travail d’assistante dentaire ne lui a jamais permis d’avoir un train de vie confortable.

A l’opposé, Nina est formelle : « ce travail, il est officiel, il est déclaré et tout, mais il est précaire », déclare-t-elle à propos de son emploi d’AESH. En toute transparence, Nina nous avoue avoir toujours « bidouillé », comme elle dit. Aide aux devoirs, logement, cours de danse… depuis l’époque où elle était étudiante, elle a souvent eu recours à des pratiques illégales pour s’en sortir. Et cela impacte même son travail officiel. Actuellement au SMIC à temps partiel, elle travaille 36 heures par semaine pour moins de 1 200€ par mois – c’est du moins que le rectorat croit. En vérité, elle empiète sur certaines de ces heures pour donner ses cours de danse. Elle s’est arrangée avec sa responsable pour aménager son emploi du temps : les cours de danse ayant lieu le jeudi soir, elle quitte son lycée à 15h45 au lieu de 18h.

Le lendemain, elle va travailler à 11h20. Le rectorat, son employeur, pense qu’elle débute sa journée à 9h – et ainsi de suite. Si la jeune femme avait eu les moyens, elle aurait tout simplement pu déclarer ses vrais horaires, ainsi que son deuxième travail. Sauf que ce n’est pas le cas. Si elle déclare ses vrais horaires, elle perdra une partie de son salaire ainsi que ses 5 semaines de congés payés. Si elle déclare son poste de prof de danse, elle risque de perdre des aides et des allocations qui lui sont nécessaires. Elle pourrait aussi demander à l’association de la payer deux fois plus, ce qui lui permettrait de soumettre son véritable emploi du temps au recteur, mais elle sait que ce dernier ne réaugmentera pas ses heures si elle vient à arrêter les cours de danse. Vous suivez ? Genghis Khan lui-même n’aurait pu mettre en place une telle stratégie. Compter et mentir inlassablement, voilà donc à quoi en est réduit Nina. Et n’oublions pas que tous ces efforts sont déployés dans le seul but de vivre décemment.

Dans une moindre mesure, Clotilde aussi a recours à quelques manigances afin de ne pas se faire démasquer. Son plan à elle, c’est les fausses factures. Les heures qu’elle passe à cuisiner et à livrer ses plats sont fructueuses et elle ne peut se permettre de garder tout cet argent en liquide. Mais, pour que la banque l’accepte, il lui faut un justificatif. Pour éviter les suspicions, elle a donc décidé de se procurer un bloc de factures et de signer de fausses factures qu’elle dépose à la banque.

Heureusement pour Clotilde et Nina, leurs stratagèmes fonctionnent : elles n’ont jamais été démasquées. Mais l’existence d’un contrat ne garantit pas seulement une régularité au regard de la loi. Le fait de ne pas déclarer une activité entraîne parfois des dérives contre lesquelles il est difficile de lutter.

Les risques du métier

Si Nina et Clotilde ont leurs astuces, c’est pour ne pas être découvertes par des autorités qui révoqueraient leurs avantages.  Être dénoncé.e est la peur principale de toute personne travaillant au noir. Lors de notre premier échange, Nina pensait gagner entre 500 et 600€ grâce à ses cours de danse. Peu après, elle a découvert qu’elle n’allait recevoir que 378€. Etait-elle déçue ? Pas vraiment : « Je me dis que, logiquement, moins la somme est grande, moins le risque de sanction devrait être élevé si je me fais prendre. » On ne s’attendait pas à cette réaction, mais elle est compréhensible. Lorsque l’on pose la question « Avez-vous déjà eu des problèmes liés au fait que votre activité n’est pas déclarée ? », la réponse fait toujours écho à cette peur de la dénonciation. Pourtant, rien n’a été précisé, la question est large.

Elles ne le remarquent pas toujours d’emblée, mais s’il n’y a pas de contrats, il n’y a pas de droits non plus : Madella en est la preuve. Lorsque la jeune femme commence à poser en tant que modèle vivant, elle est en première année aux Arts Décoratifs de Strasbourg. Dans le milieu, c’est très courant de se réunir entre artistes et de faire appel aux services d’un modèle vivant pour s’entraîner. Lorsqu’elle pose, elle le fait plusieurs heures d’affilée pour 20€ de l’heure. Travaillant quand elle le souhaite, c’est donc un job rentable et peu contraignant. Beaucoup sont celles qui s’adonnent à cette activité pour arrondir les fins de mois. Seulement voilà, peu sont racisées – et ça a son importance.

Les blagues lourdes, les comparaisons aux panthères noires, les remarques déplacées, Madella est passée outre. Mais, un jour, l’étudiante a découvert que son image faisait partie d’une exposition ayant pour thème… la savane. Elle a donc retrouvé des croquis d’elle (très ressemblants, qui plus est) au beau milieu de dessins de girafes et de crocodiles. En-dehors de l’aspect raciste de cette exposition, la question du droit à l’image est également posée : jamais Madella n’avait donné son accord pour être exposée ainsi.

« Quand je pose quelque part, je ne signe aucune décharge qui spécifie quoi que ce soit concernant le droit à l’image (…) Et c’est une question que je ne m’étais pas posée jusqu’à ce moment-là : en fait, qu’est-ce qui se passe quand c’est un portrait hyper ressemblant (…) que je ne cautionne pas ? C’est un peu un vide juridique. » Le problème qu’a rencontré Madella découle de deux faits : son image n’est pas protégée parce qu’il s’agit de dessins et non de photographies, mais aussi parce que l’absence de contrat ne l’avantage pas non plus. Que pouvait-elle faire contre cette personne qui s’est servie de son image sans consentement, alors qu’elle n’était pas censée travailler ?

Dans son association, Nina se retrouve aussi dans des situations délicates. Premièrement, elle n’est pas totalement satisfaite de son poste. Elle est censée être prof de danse mais, dans les faits, elle est plutôt l’assistante de celle qui l’a prise sous son aile. Par conséquent, elle souffre d’un manque de liberté et d’autonomie : « On s’était mises d’accord avant pour que ce soit elle qui apporte le contenu mais je pensais quand même que je pourrais apporter des idées (…) mais je ne le fais pas tellement. (…) A chaque fois que je lui propose quelque chose, elle dit non », nous explique Nina avec un petit rire gêné. Selon la danseuse, le problème vient surtout de la personnalité de sa collègue, mais avec un peu de recul on se rend compte que le fait d’être au noir n’arrange rien. Aucun contrat n’ayant été ratifié, les termes de l’accord ne sont pas clairs et n’ont aucune valeur. Quel poids pourrait avoir une potentielle plainte ou réclamation dans de telles conditions ?

Malgré tout, les deux jeunes femmes ne renoncent pas à leur deuxième travail : l’argent est le nerf de la guerre. Lorsque l’on est dans une situation financière compliquée, on fait ce que l’on peut pour mettre du beurre dans les épinards.

Cela étant, lorsque les valeurs sont atteintes, de sérieux problèmes de conscience peuvent subvenir.  A première vue, le collectif de Nina est un havre de paix pour rebelles militants : non subventionné par la mairie de Paris (par choix), quiconque veut travailler au noir est libre de le faire, il porte l’étiquette « féministe », le prix des soirées hebdomadaires (5€) a été décidé dans une démarche d’inclusivité etc. Pourtant, dans les faits, les adhérents et les organisateurs sont tous pareils : blancs et de classe sociale élevée. Cela entraîne une situation gênante pour notre apprenti-professeure qui est la seule racisée. En plus de ne pas toujours se sentir à sa place, elle fait face à l’appropriation culturelle et au racisme ordinaire. « J’ai du mal à faire de la pub pour cette asso dans laquelle je bosse à cause de ce décalage entre le discours inclusif et la réalité. Donc, c’est un peu bizarre parce que d’un côté je la soutiens en y bossant, et d’un autre côté je ne peux pas dire aux gens ‘venez ça va être génial !’ ». Cet exemple est parlant : la jeune femme tolère ce qu’elle ne veut pas tolérer non pas parce qu’un contrat l’y oblige, mais parce que sa précarité, si.

D’âges et de professions divergentes, on aurait pu s’attendre à des histoires complètement différentes. Cependant, on constate qu’entre passion, précarité, sacrifices et compromis, de nombreuses similitudes apparaissent. Ces témoignages en disent long sur les ravages de la précarité en France : le fait que des femmes – toutes étant racisées, notons-le – décident de travailler au noir malgré les risques encourus et les désagréments vécus n’est pas anodin.

Comment expliquer qu’un travail officiel ne puisse assurer la retraite de certaines personnes ? Comment expliquer que ces femmes ne puissent pratiquer leurs passions sans se sentir obligé d’en tirer des revenus ? Comment expliquer que certaines soient si instables financièrement quelles se sentent parfois dépendantes d’un travail qui ne devrait même pas en être un ? Alors que la réforme chômage fait polémique, ces questions ont un écho d’autant plus fort, et d’autant plus dérangeant.

Sylsphée BERTILI

*Tous les prénoms ont été modifiés.

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