Au Blanc-Mesnil, la colère de certains habitants monte en flèche et se propage comme un feu en brousse. Ils sont plus d’un millier à avoir rejoint un groupe Facebook au nom sans équivoque : « 93150 en colère ». Dans leur viseur, la nouvelle politique de stationnement mise en place par le maire (LR), Thierry Meignen. Pour faire simple : ceux qui n’habitent pas les quartiers pavillonnaires de la ville ne peuvent y stationner leur véhicule que durant 90 minutes, tous les jours de 9h à 21h, sous peine d’être verbalisé et mis à l’amende.

Des essais de ce nouveau dispositif ont été réalisés dans différents quartiers du centre-ville entre octobre et décembre 2018 avant de le voir généralisé. Pour ce faire, la municipalité s’est donné les moyens d’une tel politique en recrutant une quinzaine d’agents de voie publique et en affichant la volonté ferme de lutter contre « les voitures ventouses » et « les marchands de sommeil ». Pour pouvoir stationner librement, les Blanc-Mesnilois ont pour consigne d’aller réclamer auprès de la police municipale des macarons, limités à deux par foyer.

Jusque-là, rien d’anormal. Sauf que… « Pour moi il s’agissait d’une formalité administrative, aller récupérer le macaron, et rentrer chez moi, raconte un habitant de la cité Montillet, au sud de la ville. Tous les papiers requis étaient en ma possession. A un certain moment, j’entends une personne juste avant moi dans le fil hausser le ton. Je demande poliment ce qui se passe. On me rétorque à moi et au monsieur que la cité où j’habite ne me donne pas la possibilité de réclamer un macaron. »

C’est là que le bât blesse. Les habitants des cités du Blanc-Mesnil, au nord et au sud, se sentent pour beaucoup offusqués, sinon humiliés d’être mis à l’index de ce nouveau système de stationnement. Ines raconte : « J’habite à la cité du Sous-Coudray, on m’a rétorqué que j’étais dispensée de macaron et qu’il y avait des places de parking pour moi alors qu’ils savent pertinemment que les places de parking sont payantes et qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. On m’a même conseillé de changer le disque à chaque heure et demi alors que c’est interdit par la loi ! » Quid, aussi, de ceux pour qui les bailleurs n’ont pas prévu de place de stationnement et qui se retrouvaient contraints de se garer en zone pavillonnaire, déjà loin de chez elle ?

Le centre-ville va s’éteindre peu à peu

Dans le groupe Facebook du millier d’habitants en colère, une habitante se plaint : « C’est malheureux, mais dorénavant je ne vais plus au centre-ville. Je ne fais plus aucune course ni aucun service. En effet, je suis à ma deuxième contravention. La baguette revient à 36€ (l’amende de 35€ ajoutée au prix de la baguette, ndlr). Vous comprendrez pourquoi je boycotte. » Une autre embraye : « Pour nous, idem. On y va vraiment par obligation… Le centre-ville va s’éteindre peu à peu… »

Pasteur, Les Tilleuls, Les Blés d’Or… Autant de cités HLM du nord et du sud où ce sentiment de délaissement semble puissant. La consultation populaire s’est limitée pour l’essentiel aux habitants des quartiers résidentiels concernés. Sur une population de 55 000 habitants, seulement 473 personnes ont répondu au formulaire de satisfaction proposé par la municipalité, laissant à certains le goût amer d’un dévoiement de la démocratie participative. C’est ce que nous dit Mehdi, un habitant des Tilleuls : « Le maire se félicite du fait que 90% des sondés sont favorables sans préciser la disproportion entre le nombre réel d’habitants et le nombre de personnes consultées… Je trouve ça juste aberrant. »

Les critiques portent sur le principe de cette nouvelle politique : distinguer les habitants des zones pavillonnaires des habitants des cités, ce qui peut être perçu comme une forme de rupture d’égalité. Redouane, un Blanc-Mesnilois passé par les bancs de Sciences-Po, en est convaincu : « On est là face à une politique discriminante. J’ai appelé mon ancien professeur de droit public, j’ai vérifié tout cela et je suis convaincu qu’un recours auprès du tribunal administratif est envisageable. »

Une pétition en ligne réunit plusieurs centaines de signatures

D’autres voient dans cette décision de la municipalité un véritable choix politique, porté par une ambition cachée d’embourgeoiser la ville. « On construit partout des immeubles dont les loyers sont exorbitants, on veut clairement chasser ceux qui sont plus démunis pour les remplacer par une population plus aisée, affirme Thomas, un conducteur de bus qui vit au nord de la ville. Avec les nouveaux arrivants, il y a plus de voitures en ville, ça va devenir un combat pour se stationner… Je gare ma voiture à côté de mon dépôt, mais le découpage en plusieurs secteurs est un problème pour moi car je ne peux pas déplacer ma voiture étant donné que je suis en service. »

Les habitants des cités ne sont pas les seuls à se plaindre de ces nouvelles règles. Des commerçants se plaignent aussi d’être impactés : le centre-ville est moins facilement accessible, la clientèle se fait plus rare… et la vitalité économique aussi. Sur Facebook, on trouve cette plainte d’une commerçante : « Ça devient vraiment du n’importe quoi. Je suis commerçante dans la rue Pierre et Marie Curie, le centre-ville est mort, depuis le passage en zone bleue, il n’y a plus de clients, c’est la merde. Jusqu’où ça va aller, tout ça ? C’est du n’importe quoi ! »

Une pétition sur le site Change.org totalise actuellement plus de 700 signataires qui demandent l’annulation du dispositif ou sa modification. En l’occurrence, le passage de 90 minutes à 3 heures de stationnement ou « la création d’un macaron spécial visiteur pour les travailleurs du Blanc-Mesnil les autorisant à stationner en illimité dans la ville ».  En interrogeant ceux qui habitent dans les pavillons, la décision de la mairie ne fait pas non plus l’unanimité, des familles ayant plus de deux voitures se retrouvent d’autant plus pénalisées. Beaucoup n’ont pas eu écho de ce changement… qu’ils ont appris de façon un peu abrupte. Une habitante raconte : « On a plus de deux voitures chez moi, j’habite encore chez mes parents dans un pavillon… Et, un jour, j’ai vu sur mon pare-brise et celui de mon père 3 prunes en tout. Au début, j’ai cru à une mauvaise blague ! »

Malgré les critiques, le maire reste droit dans ses bottes

Et pourtant… Sur le plan politique, l’opposition, à commencer par l’ancien maire (PCF) Didier Mignot, a organisé une réunion publique à ce sujet pour fédérer le mécontentement. De son côté, le maire reste droit dans ses bottes. « Cette réforme est un franc succès », assure-t-on à son cabinet. Sur la communication, d’abord : l’entourage du maire rappelle que 4 réunions publiques ont été organisées, que 40 000 disques de stationnement ont été gratuitement distribués, qu’une campagne d’affichage a été réalisée pendant un mois et que 30 000 courriers ont été envoyés aux habitants. Pas question, donc, de faire machine arrière. « Parler de discrimination n’a aucun sens, se défend-on au cabinet de Thierry Meignen. La nouvelle réglementation du stationnement a fait l’objet d’un contrôle de légalité par le préfet. »

Quant à la colère des habitants des cités, la priorité est plutôt de la relativiser : « Certains (d’entre eux) ont pu craindre le nouveau dispositif avant sa mise en œuvre, notamment parce qu’ils ont été délibérément désinformés par des militants politiques. Les mêmes habitants constatent aujourd’hui que leurs habitudes de stationnement n’ont pas été impactées. » Pas question, donc, de faire machine arrière. Le maire consent tout juste à quelques assouplissements. Il s’est ainsi prononcé en faveur d’un passage de 90 à 120 minutes (pas encore les 3 heures espérées) et « la solution est à l’étude », nous assure-t-on à son cabinet.

Mais, pour l’essentiel, à chacun de se débrouiller, dit en somme la municipalité. Qui rappelle que les 1500 agents de la ville n’ont eux-mêmes « aucune autorisation » et « modifient, pour certains, leurs habitudes » : « covoiturage, utilisation des transports en commun »… Pas sûr que cela suffise à apaiser les tensions et dissiper les colères des habitants et travailleurs du Blanc-Mesnil.

Jimmy SAINT-LOUIS

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