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A les voir s’activer de la sorte, on croirait que ces gens-là organisent leur fuite. Tout le monde court en tous sens dans l’appartement. L’une cherche sa deuxième chaussure, une autre son châle, un troisième les clés de la voiture. « Vite, vite ! On prend que le nécessaire, on a pris les sacs ? – Oui, maman. Ils sont déjà dans la voiture. » Fuient-ils le fisc ? Des huissiers ? Des bookmakers ? Non. Ils fuient le bébé qui dort.

Nous dévalons les escaliers, en file indienne. En un battement de cil, nous sommes déjà dans la voiture, ceintures bouclées. Contact. Démarrage en trombe. A peine quelques mètres parcourus, éclats de rire. « Il ne s’est pas réveillé, hein ? », demande ma mère pour se rassurer, sachant pertinemment « qu’il ne s’est pas réveillé ». « Non », répond ma frangine assise à côté moi, Ray-Ban de rigueur, tout en manipulant son portable : « Allo chéri, je te réveille ? Désolée… On part au marché, il faut t’occuper du bébé, il est dans son lit. » Elle raccroche aussi sec, ne laissant pas le temps à son mari de tout imprimer. C’est réglé.

Direction le marché de Grigny, dans l’Essonne. Aucune indication pour s’y rendre, c’est la bouche à oreille qui fonctionne. Et le petit poucet avec ses petits cailloux n’est pas passé par là. On s’est résigné à faire confiance à ma sœur qui jurait sur la tête de son fils connaître la route par cœur. Après quatre virages, trois ronds-points, après avoir perdu la route deux fois, le marché nous est apparu comme un mirage.

Pour y accéder, on passe d’abord par un terrain improvisé en parking, délimité par les routes alentours. Le souk, lui, est niché entre des barres d’immeubles. L’endroit est bondé. Pas le genre à figurer dans le « Routard » pour son charme. Pour son côté authentique, en revanche, c’est pas exclu. Les gens viennent ici parce que c’est donné. Chez Leclerc vous savez que vous achetez moins cher, eh bien, au marché de Grigny, vous savez que vous payez que dalle.

Des femmes de tous âges, la plupart voilées, des hommes, jeunes et vieux, des poussettes, tout ce monde-là s’engouffre dans la place couverte de toiles blanches. A l’entrée des fidèles demandent des dons pour construire une mosquée.

Comme chez Ikea, il y un parcours à suivre. D’abord, il faut assurer le repas du midi, je veux dire celui de 14 heures (l’heure à laquelle on sera de retour à la maison). Direction le boucher qui se trouve au fond du marché, l’odeur du poulet rôti vous y mène les yeux fermés. On en prend un ou deux, selon l’appétit et le nombre d’estomacs. A 6 euros le gros poulet, vers midi et demi, sur le marché, il n’en reste plus aucun dans les rôtissoires. Les habitués le trouvent succulent.

Certains prennent le pain arabe fait maison, mais son prix en décourage plus d’un : 2 euros 50 la pièce ! Une exception dans ce haut lieu du bas prix. Quelques femmes osent protester : « C’est cher quand même, là où j’habite c’est 1 euros 50 ! – M’dame, je vous assure que ce n’est pas le même. Il est mille fois mieux, celui-là », assure le vendeur, sourire au coin, un brin charmeur. Formalité des provisions remplie, nous pouvons commencer la flânerie. Bousculades, excuses, sourires. De la musique profane, style Skyrock ou Beur FM, sort d’une enceinte, le Coran sort d’une autre. De temps en temps un marchand annonce en criant une promotion surprise. Mais ce qui surprend c’est le prix. Ou que vous donniez des yeux, ça flashe à un ou deux euros !

Des chiffres inscrits à la craie sur des ardoises noires. Ce jour-là, on s’en est donné à « ceuros » de joie. Nous avons acheté des vêtements, des petites tasses dorées à thé. Et du tissu chez  l’Indien pour confectionner des robes de mariage. Sans oublier le poulet et le pain, des poivrons rouges pour en faire de la salade, des aubergines à frire, des pommes de terre pour les ragouts, du navet, des courgettes et des carottes pour la sauce du couscous, ou pour d’autre plats encore. Des cerises qui ressemblaient à de grosses billes noires, une demi-pastèque géante sucrée à souhait, des abricots aux couleurs du soleil, des bananes de la Martinique…

« Appelle ton mari, le petit doit être réveillé, maintenant… »

Malik Youssef

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