Le Bondy Blog: Vous vous êtes mobilisés contre le plan de rénovation de la ville et avez écrit une lettre ouverte à la maire et aux élus. Que dénoncez-vous concrètement ?

Laurent Moity : C’est la férocité de ce plan proposé par l’ANRU [Agence Nationale pour la Rénovation urbaine, ndr] qui pour l’instant reste assez opaque. Nous avons eu des premières consultations au printemps dernier. On savait qu’il y avait un plan ANRU sur ces quartiers, vu qu’il y a eu des destructions de bâtiments au Fort d’Aubervilliers pour reconstruire des bâtiments modernes, et les gens qui vivaient là vivent aujourd’hui dans des conditions délirantes. On a une destruction de logements sociaux proposée qui est de 450 entre la Villette et le quartier du Fort, donc à proximité du métro. Il y a 270 logements qui sont prévus à la reconstruction, dans une ville où il y a quasiment 8 000 demandes en attente.

Le Bondy Blog: Qui sont les signataires de cette lettre ouverte?

Laurent Moity : Ce sont des habitantes et des habitants. Alliance citoyenne est une association de membres, mais ce sont les habitants du quartier de la Maladrerie/Émile Dubois qui ont été les premiers informés de ces destructions – informations qui ont été remontées au conseil inter-quartier de la ville, et c’est de là qu’on a décidé de mener ces actions. C’est un processus démocratique, un travail collectif, et c’est pour ça que l’on signe collectivement.

Si on déménage c’est en général par choix, mais là, ces gens vont recevoir un jour un avis d’expulsion

Le Bondy Blog:  Vous craignez que ce plan éloigne du centre des populations qui ne pourront pas payer des logements plus chers. Quelles conséquences cet éloignement aurait-il ?

Laurent Moity : Par exemple, si quelqu’un doit quitter son logement, on dira aux enfants qu’ils vont devoir changer de lycée, de vie, mais cela peut même se passer à l’échelle de la ville : s’il y a des gens qui ont 45 minutes de métro tous les jours, et que d’un seul coup, à cause d’un déménagement forcé, ils se retrouvent avec un quart d’heure de plus, ça change toute la donne. Même pour les recherches d’emploi, pour trouver des places dans des écoles, et pour ceux qui ont la chance, dans le supérieur. C’est injuste. Si on déménage c’est en général par choix, mais là, ces gens vont recevoir un jour un avis d’expulsion. Et même si on leur donne un logement mieux que ce qu’ils avaient avant – ce qui veut dire plus cher, soit dit en passant – se prendre un avis d’expulsion, ça a un impact psychologique. On va les mettre dans une impasse totale, à moins qu’ils s’éloignent encore.

Le Bondy Blog: Vous indiquez qu’il y a un manque d’informations des citoyens quant à ce plan de rénovation. Comment ce manque d’information se traduit ? Qu’est-ce qu’il implique?

Laurent Moity : Du constat qu’on a eu au printemps dernier sur les présentations de l’ANRU, on a bien compris que les populations les plus pauvres allaient être virées en premier. Et puis on a attendu, on s’est dit que fin 2018 on aurait des explications, que l’on n’a pas vu venir ; on a continué à nous expliquer que c’était de la faute des habitants si les quartiers se dégradaient, alors qu’on est en train de batailler pour le contraire. Il y a un côté assez opaque qui est commun à tous les projets de rénovation urbaine. On ne nous donne pas de précisions sur le nombre de logements, on ne nous montre que des plans prévisionnels, on nous dit que ça va être “magnifique” et “bien”, pour ensuite apprendre que les beaux bâtiments qui vont être construits vont finir en village olympique. Lorsqu’on pose des questions sur la relocation, la réhabilitation, on nous répond “ne vous inquiétez pas”. Nous aimerions plus de transparence .

Le Bondy Blog : Vous faites partie d’Alliance Citoyenne, une association d’habitants mobilisés. Quelles sont les actions que mène votre association?

Laurent Moity : Notre principe est de travailler de manière collective, Nous menons des luttes collectives, pas individuelles – mais on donne bien sûr notre soutien à des individus quand c’est nécessaire. On fait un peu ça cage d’escalier par cage d’escalier, et on se rend compte qu’il y a des problèmes communs à toute la ville, des disparités totales. Donc on fait des pétitions, on va plus loin aussi : par exemple on a été jusqu’à vouloir faire adopter des rats, car il y avait trop de rats dans le quartier à cause des poubelles mal rangées. Les gens n’étaient pas vraiment d’accord, mais en une semaine, après avoir attendu pendant 6 mois, le problème était réglé. On est allé au conseil d’administration après avoir fait une lettre, et ils n’avaient pas compris qu’il fallait qu’on discute. On s’est fait dépasser par un “black bloc de mamies,” qui ont balancé des sacs poubelles dans les escaliers du conseil d’administration. Une semaine après, on était reçus, et en l’espace d’à peine quelques semaines, la situation s’était améliorée. C’est de l’action directe non-violente.

Le Bondy Blog: Avez-vous eu des réactions des pouvoirs publics suite à vos actions?

Laurent Moity : Oui, on a eu déjà la réaction à ce problème de rats. On a eu aussi par exemple un engagement de la mairie sur la Copropriété des Joyeux, qui allait être rasée, et nous nous sommes mobilisés pour arrêter cette destruction. Ca a marché. À Aubervilliers, le problème des marchands de sommeil, de l’insalubrité, est devenu d’autant plus visible depuis les incendies de cet été.

Les logements insalubres, il y en a des dizaines, des centaines, qui sont gérés par des marchands de sommeil. Les gens qui vivent dans ces logements sont dans des situations de peur, voire de souffrance

Le Bondy Blog: Quelle est l’ampleur du problème de l’insalubrité et des marchands de sommeil sur le terrain?

Laurent Moity : C’est gigantesque. A un tel point qu’à une assemblée générale, on a discuté de ce fameux logement insalubre dans la rue Landy. Dans les HLM, certes, nous sommes pauvres, mais nous sommes le haut de l’iceberg, nous avons toujours une garantie d’avoir un logement et de pas se faire virer facilement, des possibilités de réflexion et d’action. Quand on a découvert que ce logement avait brûlé, on a découvert que ce quartier a bénéficié de plans ANRU, trois pour être exact. On a retrouvé un article du Parisien qui date de 10 ans qui faisait déjà état de ces plans, de mise en place de moyens, avec de très belles structures. Par contre, les logements insalubres, il y en a des dizaines, des centaines, qui sont gérés par des marchands de sommeil. Les gens qui vivent dans ces logements sont dans des situations de peur, voire de souffrance. Il y a bien eu des plans ANRU sur ce quartier, mais la situation n’a pas évolué. Tel que c’est fait, c’est mal géré, mal pensé, ça ne défend pas les intérêts des personnes. La mairie a affirmé vouloir lutter contre ce problème. Depuis, il y a eu l’appel d’Aubervilliers contre le manque de logements sociaux.

Ce qui va être la priorité ça va être le relogement des personnes dans la dignité et sans flambée des loyers

Le Bondy Blog: Etes-vous satisfait des positionnements pris par les pouvoirs publics sur le problème des logements insalubres?

Laurent Moity : Nous les avons interpellés sur ces problèmes, il y a eu des beaux discours à base de “il faut lutter contre les marchands de sommeil” mais techniquement parlant, je ne sais pas trop où ils en sont. Ils se concentrent au maximum sur le centre-ville car il y a le métro qui arrive. Et les premiers concernés sont les grands absents.

Le Bondy Blog: Quelles sont les prochains étapes de votre action?

Laurent Moity : Concernant la destruction des HLM, ce qui va être la priorité ça va être le relogement des personnes dans la dignité et sans flambée des loyers. Et s’il faut aller batailler ça à l’ANRU directement, on le fera, s’il faut se mettre devant les destructions et dire qu’on est pas d’accord, on le fera. La priorité, c’est d’obliger la mairie, l’office HLM, l’ANRU à ne pas faire quelque chose d’indigne. À court terme, c’est d’attendre une réponse du conseil municipal, d’interpeller d’autres instances politiques, et discuter. Si ça ne marche pas, on prendra des décisions plus radicales.

Propos recueillis par Paloma VALLECILLO

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