Ce matin-là, j’ai rendez-vous avec cinq « drôles de filles » et vu l’endroit, tenu par des « camarades », elles n’ont pas envie de rigoler. Un bon vieux bistrot de quartier avec des chaises et des tables usées et sur les murs une mini-expo de photos sur le monde de la boxe. Une phrase attire mon attention : « Dans la vie, on prend des coups, mieux vaut savoir les rendre ! »

Sophie, mon contact, est en retard. Sa voix au téléphone est enrouée car cela fait cinq jours d’affilée qu’elle manifeste. Il pleut des cordes. Je sirote mon chocolat chaud. Comme chaque matin, il me faut rendre une visite de courtoisie au petit coin. Là, tout est tellement bariolé de slogans anarchistes et révolutionnaires que je peine à trouver la chasse d’eau. « Résister c’est créer ! », « Ni Dieu ni maître ! », « Travailler plus pour travailler plus »…

Celles que je suis venue interviewer arrivent toutes en même temps. Elles ont entre 23 et 35 ans. Elles se prénomment Assia, Marion, Sophie, Cindy, Virginie et ce sont des travailleuses de la petite enfance. A priori, des jeunes femmes aux mains douces, dont la vocation est de couvrir de caresses les tout petits qui leur sont confiés. Pourtant, dès le début de l’entretien, je comprends qu’elles sont remontées.

Commence alors le récit somme toute assez classique d’une crèche de quartier, la halte-garderie Giono dans le 13e arrondissement de Paris, qui passe de la gestion publique (par l’intermédiaire d’une association DSP, délégation de service publique, nommée « la Passerelle ») aux mains « avides » d’une grosse boîte privée, le groupe People & Baby. Les pouvoirs publics sont clairs : si on veut avoir rapidement plus de crèches afin de faire face aux demandes toujours croissantes, il faut faire appel au privé.

A priori, les filles n’avaient rien contre. Mais, elles me disent avoir vite déchantées. Le passage de témoin a eu lieu en 2006 et rapidement, rendement oblige, elles ont vu le nombre du personnel encadrant fondre comme neige au soleil. Les conditions de travail se sont dégradées et le stress s’est installé, racontent-elles.

C’est lors d’une réunion chez Sophie que les filles ont décidé de créer une section syndicale. L’ambiance était conviviale et naïvement, les filles pensaient que cela pouvait favoriser le dialogue social. Une chose est sûre, le lendemain de leur première journée d’action (début mars 2010), elles se voient annoncer leur mise à pieds puis leur licenciement. Depuis, le conflit social ne cesse de se durcir.

Afin de creuser le sujet, je les interroge sur leurs parcours. Je découvre que chacune a suivi un cursus différent. Leurs diplômes ne sont pas les mêmes. Il y a là une éducatrice de jeunes enfants, une auxiliaire de puériculture, une aide éducatrice, une aide auxiliaire… On s’y perd. Pourquoi tant de dénominations pour un boulot que, après tout, n’importe quelle maman lambda accomplit chaque jour ?

Les filles, ni vexées, ni même étonnées de ma remarque, s’empressent de me répondre. Et c’est Cindy qui ouvre le bal : « Personne n’a conscience de ce qu’est mon boulot. On croit que je joue toute la journée. » Toutes m’expliquent que derrière ces formations spécialisées se cache un énorme enjeu : il s’agit de gérer au mieux la première séparation du bébé d’avec sa famille. Marion insiste : « La façon dont l’enfant va s’inscrire dans ce premier apprentissage de la vie citoyenne déterminera son avenir dans la société. »

Ok, j’ai compris. Ces cinq jeunes femmes ne sont pas là pour se substituer aux mamans parties au travail et leur mission ne consiste pas à distribuer des bisous… Elles sont d’ailleurs intarissables sur l’indispensable notion de distance professionnelle. Assia lance fièrement : « Quand je vais au boulot, j’y vais en professionnelle. » Visiblement, elles aiment leur travail et elles ont une haute opinion de leurs fonctions.

Je tiens à vérifier par des faits tangibles en quoi la reprise de la crèche par une structure privée a pu entraîner une rupture négative. Qui, à part des parents d’enfants confiés à cette halte-garderie pourraient mieux me renseigner ? Justement, Gal, papa de sept enfants, nous rejoint. Deux de ses bouts d’chou sont inscrits dans cette crèche. Il m’explique qu’il a effectivement observé un glissement progressif vers des pratiques qui lui semblent anormales voire intolérables.

Le récit qu’il me fait du jour où il a découvert que dorénavant il lui fallait confier ses enfants en les passant au-dessus de barrières, est édifiant. Tout en obtempérant, il n’a pu s’empêcher de se dire : « Ils vont au zoo mes gosses ou quoi ? » Plus tard, quand le conflit battra son plein, la direction de People & Baby ira jusqu’à placer des vigiles à l’entrée de l’établissement et demander les papiers d’identité aux parents déposant leurs chérubins. Gal pensa alors : « Pourquoi on nous traite comme des voyous ? »

Pour les parents, c’est tout d’abord un véritable sentiment d’impuissance qui s’installe. Puis, estimant que c’est à la municipalité de garantir la qualité de la mission, ils sont allés à la mairie rencontrer l’adjointe à la petite enfance. Celle-ci leur a confirmé être consciente de la situation mais ne pas avoir d’autre choix que d’attendre la décision prud’homale. Ce à quoi les parents ont rétorqué que leurs enfants risquaient, en attendant, d’être traumatisés. Réponse cinglante : « C’est tout de même pas Haïti ! »

Après moult réclamations par mails et appels téléphoniques, la mairie, par l’intermédiaire de la DFPE (Direction de la famille et de la petite enfance) leur a répondu que le seul motif valable entraînant une immédiate rupture de contrat, c’est quand le service n’est pas rendu. Or le service demandé est toujours rendu. Comment est-ce possible, se sont demandé les parents ? Après un rapide coup d’œil au cahier des charges, ils découvrent que son contenu est plus que vague. Gal, encore sous le choc, m’explique qu’à part tenir des règles d’hygiène et de sécurité, rien n’est véritablement prévu concernant le bien-être spécifique des tout petits.

Les filles reprennent la main. C’est justement pour que les crèches ne se transforment pas en « un enclos pour enfants » qu’elles se battent jour après jour. Pour autant, ces jeunes femmes ont conscience de la portée du basculement de leurs vies dans le militantisme. Marion se remémore très bien le sentiment mêlé qui a envahi son cœur le jour où le directeur du groupe People & Baby, Christophe Durieu, est sorti de la halte-garderie et a dû traverser la foule de manifestants, escorté par des policiers.

Croisant son regard effrayé, Marion a pleinement réalisé qu’elle était passée de l’autre côté de la barrière : dorénavant son comportement pouvait provoquer de la peur chez autrui. C’était un sentiment nouveau, étrange, qui lui procura, sur le coup, autant de plaisir que d’inconfort. C’est la raison pour laquelle, elle et ses collègues ont toujours peur d’aller trop loin, de franchir la limite.

Mais ce qui leur fait encore plus peur, c’est, me confient-elles, le désintérêt progressif de nos institutions envers l’organisation du monde de la petite enfance. Là, je ne peux m’empêcher de me faire cette réflexion : alors que nous sommes sous un gouvernement préconisant que l’on repère les futurs délinquants en les fichant dès leur plus jeune âge, la seule initiative concernant la petite enfance s’est traduite par l’adoption en juin dernier du décret Morano (article R2324-27 du Code de la Santé). Je vous épargne le charabia administratif de la secrétaire d’Etat à la famille : ce décret permet tout bonnement des pics d’occupation, soit un grand nombre d’enfants pour trop peu de personnel. En d’autres termes, elle permet une modification du taux d’encadrement.

En attendant, chaque matin, Virginie se réveille avec une boule au ventre : « Qu’est-ce que je vais devenir ? » Aucune d’elles ne sait de quoi demain sera fait. Mais leur vision de la vie et de la société qui les entoure a totalement changé. Elles m’affirment que dorénavant, leur conscience politique est éveillée et qu’elles ne se laisseront plus imposer quoi que ce soit. 

Marion conclut en me révélant qu’elle a maintenant une véritable aversion pour tout ce qui a trait à la hiérarchie : « J’ai pas envie d’être en haut de qui que ce soit ! » Formule maladroite, certes, mais qui, à mon sens, traduit bien tout le malaise d’une société où le dialogue social est de plus en tendu. Instinctivement, à l’évocation de ce bras de fer, mon regard se pose à nouveau sur le mur en face de moi : « Dans la vie, on prend des coups, mieux vaut savoir les rendre ! »

Frédérique Bedos

Frédérique Bedos

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