Un paradoxe, pour commencer, il est assez étrange que dans nos sociétés hyperindiviudalisées nous ayons élu le football comme sport roi. Sport collectif qui se joue à onze (parfois douze avec le public, ou plus si l’on compte remplaçants et réservistes), d’où l’émergence progressive, depuis 1956 avec la création du Ballon d’Or par France Football, de distinctions personnelles, ainsi fallait-il adjoindre des distinctions individuelles aux trophées des compétitions remportées par l’équipe entière. Arrêtons-nous sur ce mot ; distinction, distinguer un ou des joueurs du reste de l’équipe et depuis quelques années ce phénomène ne cesse de croître, d’abord on distinguait le meilleur joueur du championnat, puis de la mi-saison, aujourd’hui, on élit même les joueurs de la mi-saison, voire du mois. Comme si le trophée collectif ne suffisait pas, comme médiatiquement le collectif n’était pas « vendeur » en quelque sorte, pas résumable, il faut l’image d’un seul, une incarnation que l’on serait capable de saisir d’un coup d’œil : Maradona, Pelé, Cruyff, Zidane, Ronaldo – brésilien et portugais-, Messi…
Et chaque année, mois de janvier, nous assistons au paroxysme de cette personnalisation footballistique en effet ; capitaines d’équipes nationales, sélectionneurs et journalistes spécialisés du monde entier votent pour ce que l’on nomme, actuellement, le Fifa Ballon d’or. Trophée sensé récompenser le « Meilleur joueur de l’année » et qui dit récompense individuelle dit choix et donc comparaisons, cela suppose de fait dans l’esprit des organisateurs une indifférenciation entre joueurs occupant des postes différents ; très bien. Supposons ; comment comparer dès lors les performances d’un joueur de champ et d’un gardien ? Pire comment comparer les performances d’un défenseur et d’un milieu de terrain ? Nous pourrions même pousser l’interrogation plus loin, par ligne, comment comparer, sur une même ligne défensive, par exemple, l’apport d’un latéral et d’un défenseur central ? Chacun ayant un rôle bien précis à jouer sur le terrain…
Les statistiques ont envahi le champ footballistique
Et pourtant depuis la création du Ballon d’Or, nous assistons systématiquement au couronnement d’attaquants ou de milieu de terrains à vocation offensive ; seules des Lev Yachine (gardien historique de l’URSS), Franz Beckenbauer (défenseur légendaire allemand), Mathias Sammer (milieu de terrain défensif allemand) ou Fabio Cannavaro (défenseur italien) font figure d’exceptions. Le reste des lauréats étant composés essentiellement d’attaquants, c’est, dans l’esprit des organisateurs du prix, de résumer le football à l’action de pousser le ballon au fond des buts.
Et pourtant, on pourrait voir les choses autrement, on pourrait user d’autres critères pour élire le meilleur joueur, sélectionner ceux qui ont su servir le mieux le football, sport rappelons le collectif par essence, des joueurs donc qui ont été à même de se fondre dans le groupe, l’équipe, et servir le mieux leur collectif, des joueurs donc qui ne se distingueraient pas du reste de leurs compères… on distinguerait dès lors, le fait de ne pas se distinguer, intéressant… mais puisque la récompense consiste à désigner le meilleur, là aussi il nous faudrait opérer un choix, comparer, quantifier l’abnégation d’un joueur à se donner au collectif, une question surviendrait, le peut-on ?
Depuis quelques années, et c’est là un signe de notre société actuelle, les statistiques ont envahi le champ footballistique…  en effet, aujourd’hui, le débat médiatique au sujet de la politique ne tourne qu’autour des chiffres (chômage, croissance, PIB, nombre de perquisitions, de reconduites à la frontière… etc.) faisant des économistes des rois (gourous ?) des plateaux de télévision. Les politiques n’étant interrogés que sur les chiffres, leurs chiffres et ils y répondent volontiers avec des chiffres… et cette tendance chiffrée ne pouvait que déteindre sur l’univers du football.
En regardant un match devant la télé, nous sommes désormais assommés de chiffres, depuis quelques saisons footballistiques, les réalisateurs ont su rajouter à l’initial calcul de la possession du ballon, c’est-à-dire combien de temps chaque équipe a eu le ballon en sa possession, le nombre de tirs de chaque équipe, puis on distingué entre tir non cadré et tir cadré, en somme si le joueur qui a bien visé les buts, s’il était nécessaire que le gardien intervienne pour éviter qu’il y ait but… puis vint la statistique de la passe décisive, la passe qui est intervenue juste avant le but… Puis pour chaque joueur on a commencé à compter le nombre de passes effectuées, avec pourcentage s’il vous plaît, pourcentage de passes réussies, passes qui ont pu atteindre leur objectif savoir un coéquipier et encore il fallait distinguer l’orientation de la passe, car en football effectuer une passe de l’avant (vers le but adverse) ou une passe en retrait est différent… et depuis quelque saisons un bandeau étrange est apparu lorsqu’il y a un gros plan sur un joueur précis, il quantifie le nombre de kilomètres parcourus par un joueur, mais encore faudrait-il, comme pour les passes, savoir si le joueur a couru efficacement.
Ce procédé statistique a été mis en place pour la première fois par un certain Arsène Wenger, entraîneur français de l’Arsenal FC et accessoirement titulaire d’une licence d’économie, à l’époque il désirait remplacer une pièce maîtresse de son équipe Patrick Vieira, parti pour d’autres horizons, qui évoluait au poste de numéro 6, milieu de terrain récupérateur. Pour recruter un gardien, un attaquant, un défenseur, il est facile de se fier à des statistiques simples ; nombre d’arrêts pour le premier, nombre de buts pour le second, nombre de tacles réussis pour le troisième. Mais pour ce poste, désigné comme celui du travailleur de l’ombre Arsène Wenger a dû selon Simon Kuper, dans un lumineux article paru dans Le Monde Diplomatique, s’appuyer sur le nombre de kilomètres parcourus pour repérer son poulain, Mathieu Flamini, mais il fallait encore savoir s’il courait dans le bon sens…
Le but, c’est le spectacle
À l’aide de cette mine statistique, les organisateurs pourraient juger de l’implication ou de l’importance effective de chaque joueur dans une équipe, son implication. Mais une question surgirait dès lors, le football ne deviendrait-il pas une sorte de série de chiffres ? Et nous passerions également à côté d’une caractéristique importante de ce sport, celle qui fait sa popularité ; le spectacle…
Et c’est peut-être pour cette raison même que les attaquants ou plus largement des joueurs à vocation offensive, se retrouvent, depuis la création du ballon d’or, le plus souvent couronnés ; le but, c’est le spectacle. Et avec l’avènement de la télévision, le but a encore pris de l’importance, le résumé d’un match dans les JT n’est traduit que par le fait de montrer les buts, parfois les occasions manquées. Un match s’étant terminé par un 0 – 0, le présentateur ne nous donnera que le score, pas d’images. Avec YouTube et les réseaux sociaux, nous sommes passés à un nouveau stade de la sacralisation du but, les performances offensives tournent en boucle, sont partagées, likées, en serait-il de même pour un tacle, un arrêt ? Non et pourtant dans certaines cultures, notamment anglaise, le public salue autant le tacle opiniâtre d’un défenseur que le festival technique d’un attaquant… mais c’est oublier  la valeur performative du but, c’est-à-dire que lorsque l’arbitre valide un but, ce geste de validation va avoir une incidence sur le réel.
En terme footballistique, ne disons-nous pas concrétiser une occasion ; ou pour parler d’un buteur les commentateurs disent ce joueur est l’auteur de quinze réalisations… réaliser ; réel ; concrétiser. Avec le but, nous basculons d’un score donné vers un autre score. Le but ou le nombre de buts, c’est aussi ce qui va déterminer la nature du match victoire de telle équipe sur une autre, défaite ou le match nul…  d’où l’importance de ce totem, le but, et d’où sa mise en valeur, trop excessive diront certain, dont Philippe Lahm, latéral droit, milieu de terrain et capitaine du Bayern Munich, qui dans une tribune récente parue sur Goal.com, fustigeait la désignation du ballon d’or. Il évoque, au-delà du fait de désigner uniquement des attaquants, l’importance de la popularité d’un joueur pour qu’il puisse prétendre à cette couronne.
Et c’est à une autre dimension que l’on touche, la dimension médiatique et marketing, il faut vendre les maillots, les produits dérivés… etc. D’où la proposition de Philippe Lahm, « je crois que la Fifa ne devrait pas remettre un prix marketing qui honore exclusivement les protagonistes d’un sport à travers les médias. Peut-être qu’il ne devrait pas y avoir une seule récompense individuelle pour un sport d’équipe, mais à la place (en plus du XI) quatre récompenses pour le meilleur gardien, le meilleur défenseur, le meilleur milieu et le meilleur attaquant » et pour notre part, nous irions peut-être plus loin dans cette proposition pourquoi, au lieu d’un ballon d’or, la Fifa n’organiserait pas une équipe d’Or, avec ceux qui sont considérés comme les meilleurs joueurs à leur poste… proposition aussi utopique que celle de Lahm, oui, car nous récompenserions un ensemble de personnes, ensemble que le filtre médiatique actuel est incapable de saisir.
Ahmed Slama

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