Lorsque mardi 30 octobre, à Bondy, la brasserie « L’Etoile du centre » a brûlé, il y a eu deux types de réactions parmi l’équipe du Bondy Blog. Chou par exemple, par gêne, ne voulait pas se rendre sur les lieux de l’incendie ou filmer la tragédie. Je faisais partie de ceux qui pensaient qu’il était important que nous soyons là, pour témoigner. Pendant plusieurs jours, je suis revenu à l’endroit du sinistre, j’ai interrogé des témoins directs jusqu’à ce que Antoine, rédac’ chef adjoint, me dise qu’il était temps de « laisser tomber ».

La réaction de Chou et la mienne, différentes au départ, s’expliquaient sans doute pour les mêmes raisons. La proximité du lieu et la peur qu’il y ait des victimes que nous puissions connaître me poussaient à écrire sur ce sujet tandis qu’elles inhibaient Chou. Deux semaines sont passées, quelques silences aussi. L’incendie avait déclenché un intérêt médiatique rare. Le premier ministre ainsi que la ministre de l’intérieur s’étaient rendu à Bondy tout de suite après le drame. De nombreuses télévisions avaient fait le déplacement. Je me suis demandé dans quel état étaient les survivants et comment ils ressortaient de ce drame dès lors que la couverture médiatique s’était estompée.

J’ai réécouté les enregistrements réalisés au moment de l’incendie. Une réflexion du maire m’a particulièrement interpellé. Une journaliste l’interrogeait sur l’importance de ce cette brasserie dans la ville. Il lui répondit que ce café était comme tous les cafés de France, un lieu de contacts et d’échanges. Cette question, très souvent revenue comme un leitmotiv dans les propos de plusieurs journalistes, les différents intervenants y répondaient à peu près de la même façon.

Mais « L’Etoile du centre », pour tous ceux qui connaissaient cet endroit, était bien plus que cela. Pour Bertrand par exemple, un homme dans la trentaine, « toutes les villes de Seine-Saint-Denis n’ont pas un café comme çà. C’est le genre de café qu’on ne trouve que sur Paris». Bertand est tellement bondynois qu’il en devient une exception, une espèce de témoin parfait, à la croisée de tous les chemins qui mènent à « L’Etoile du centre ». Né à Bondy de parents bondynois, il y a grandi ; il y vit et travaille à proximité du lieu du drame dans une quincaillerie bordant la RN3. Son collègue de l’enseigne Bricorama est décédé dans l’incendie et le second est hospitalisé au moment du présent entretien.

Bertrand (qui n’a pas souhaité être pris en photo) a connu cette brasserie avant sa transformation par les patrons actuels, qui figurent eux-mêmes parmi les victimes. Ceux-ci avaient su en garder l’esprit. « Ce café était unique, dit-il. J’y allais souvent. Mais surtout c’était le seul endroit dans Bondy qui dégageait cette ambiance particulière. Les filles par exemple, n’avaient pas peur d’y aller entre copines dans la soirée. » Différents éléments en faisaient un lieu totalement à part à Bondy, selon lui. Sa situation au centre de la ville, la décoration aussi.

Cela permettait de « mixer et d’attirer des populations de milieux sociaux et culturels très divers. Les gens de la mairie y allaient autant que l’ouvrier, les gens de la rue autant que des visiteurs plus lointains, car les patrons savaient y accueillir tout le monde ». Cette brasserie était donc l’un des seuls lieux de cultures populaires et d’échanges de la ville. C’est Balzac qui a dit que « le comptoir d’un café est le parlement d’un peuple ». Imaginez Paris sans son « Café de Flore », sans son « Etoile du nord », ni aucun de ses célèbres bars. C’est une terre brûlée, un désert qui remplacent maintenant le comptoir de « L’Etoile du centre ».

Lorsqu’on lui demande ce qu’il ressent en passant devant la brasserie détruite, Bertrand se gratte la tête. C’est vrai que ces souvenirs-là le démangent, lui font mal. On sent une pointe d’émotion qui remonte à la surface avant qu’il l’enterre dans un silence gêné. Puis il dit : « Ça ne représente plus rien, mais pour moi, ce n’est pas fini. Ça va repartir. Ce n’est pas possible que ça ne reparte pas ! Ce qui me faisait aller là-bas, c’était un bruit, une connexion que je n’avais pas dans mon appartement. Il y avait aussi la vitrine, les voitures qui passaient, les gens, la vie. »

Axel Ardes

Axel Ardes

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