17 heures, c’est au son de la musique africaine que je suis guidée jusqu’au lieu de réunion. Ça se passe au rez-de-chaussée d’un immeuble au cœur d’une petite cité de Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis. Je sonne, ouverture de la porte, immersion immédiate. Je me déchausse à l’entrée. « Installez-vous, mettez-vous à l’aise. » Dans le salon, les boubous sont de sortie. Aucun homme. En Afrique, les hommes ne se mêlent pas des affaires des femmes. La musique est l’ingrédient essentiel d’une soirée de tontine réussie. Alors ce soir, il faut d’abord faire la fête.

Avec une assiette de pastels sur les genoux (amuse-gueules sénégalais, petits beignets fourrés), j’entame la conversation avec les autres femmes. Elles m’expliquent qu’il ne s’agit pas à proprement parlér d’une tontine mais que le principe est le même : un système populaire d’épargne. Les participants forment une sorte de pot commun. Le montant et la fréquence des versements sont déterminés à l’avance.

Ce soir c’est une petite association de femmes qui se réunit. Ce qui la différencie d’une vraie tontine c’est surtout le nombre de participantes. Certaines tontines réunissent plus de cent personnes et les cotisations tournent autour de 100 euros. Ici on se rencontre en comité restreint tous les deux mois, et les femmes cotisent de petites sommes. Elles donnent 20 euros à chaque réunion et tirent au sort la femme qui bénéficiera de la cagnotte du jour. L’hôte, elle, est indemnisée de 150 euros. Leur association compte une quarantaine de femmes, mais aujourd’hui, seule une vingtaine est présente.

Après deux heures à papoter de tout et de rien, à grignoter et danser, le moment se fait un peu plus solennel. La présidente, la vice-présidente et la trésorière munies d’un cahier s’assoient au milieu de la pièce et réclament un peu de silence. A présent les cotisations vont être recueillies, l’occasion de noter les absentes du jour. Tous les échanges ont lieu en français. Sauf quand le ton monte et que jaillit la langue maternelle. Quelques détails, alors, m’échappe. L’argent ayant été récolté, on va pouvoir procéder au tirage au sort. Mais une jeune femme intervient : « On avait dit que quand il y avait un décès on donnait 150 euros. » Une fille a perdu un membre de sa famille, du coup, consensus, toutes s’accordent à lui donner une partie de l’argent.

La chose étant faite, place au tirage. L’heureuse gagnante pourra utiliser la somme à sa guise. Souvent, les femmes s’en servent pour financer un mariage ou un baptême. La chanceuse du jour a la vingtaine, elle se réjouit du petit jackpot, et annonce : « Ça va aller directement sur mon compte. C’est trop tentant, sinon, quand on passe devant les boutiques. » Son objectif à court terme : acheter une voiture.

Le tirage terminé, Mame, qui organise la soirée, remet la musique. Les filles se remettent à dansent de plus belle, rient aux éclats. Puis, nouveau moment solennel : on mange. De grands plateaux arrivent, gigots d’agneau, crudités, on s’installe, les jambes croisées en tailleur. Un délice. Celles qui ont revêtu un boubou ont tout juste. Le jean n’est pas l’habit le plus pratique dans un tel moment. Les filles, en plus d’être jolies, sont bien plus à l’aise en tenue traditionnelle. Elles aident l’hôte à débarrasser et le champ une fois déblayé, elles dansent à nouveau, le sourire aux lèvres, les yeux au Sénégal.

Je parviens à m’isoler quelques minutes avec Mame. « Pour nous, c’est surtout une occasion de se retrouver. Nous venons du même village sénégalais, et une fois tous les deux mois, ça nous permet de faire la fête ensemble. » En entretenant des pratiques culturelles, elles font tourner elles-mêmes un petit circuit économique. Certaines tontines sont parvenues à lancer des projets ambitieux entre la France et le Sénégal, notamment par le commerce de tissus nécessaires à la fabrication des pagnes. Une forme de mondialisation, mais à visage très humain.

Il est temps de partir. Pas question ! « Pas avant d’avoir mangé le dessert », prévient Mame. Elle me fait me rasseoir, me tend un verre de Tchakiri (sorte de gâteau de semoule liquide) et une part de gâteau. Chez les Sénégalais, on ne quitte pas la table de l’hôte en ayant encore faim. Plus convivial qu’une banque, vraiment.

Joanna Yakin

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