Il y avait comme un air de destin indécis en cet après-midi du 31 mai 2006 à Bondy. Le temps ne parvient pas à choisir son camp entre l’orage et le soleil. On passe de l’un à l’autre en l’espace de quelques secondes. On se croirait dans un film à petit budget avec des problèmes de raccord pour chaque scène. Il est 17h30 devant la mairie de Bondy. Une douzaine de journalistes attendent devant la porte close. Ils sont en cercle, ils se connaissent. D’autres journalistes sont là, et restent dans leur coin. L’atmosphère est fébrile et moite. Un adolescent fait des aller-retours en roue arrière sur son scooter. Ca n’a pas l’air d’intéresser les journalistes juste devant. M. Gilbert Roger se présente en personne, il explique, débonnaire, le programme. Ca se passe à quelques centaines de mètres de la mairie, dans la maison de la parentalité, ensuite seulement est prévu un discours à la mairie dans la salle des fêtes.

Ils se ruent vers la direction indiquée. Un journaliste à l’accent anglo-saxon en profite pour grapiller quelques phrases du maire. Alors comme ça il y a eu de graves incidents ici pendant les émeutes. « On a eu 11 nuits très dures mais dans l’ensemble ici c’était plutôt calme ». Moi je n’ai rien compris. Je suis la troupe. J’en suis.

Devant la maison de la parentalité, d’autres journalistes et des Bondynois plutôt âgés forment un attroupement. Tandis que le temps continue d’hésiter, les passants semblent également perplexes. J’aperçois un journaliste typé nordique. Je l’interroge. Il s’ appelle Svenning Delgaard, envoyé par la chaîne TV2 du Danemark. Il me décrit un parallèle avec la situation politique dans son pays, où une jeune femme de 39 ans est leader du parti socialiste. Il évoque d’autres similitudes : pas de programme politique, populaire dans l’opinion plus que dans son propre parti. Il s’interroge sur les raisons de ces succès dans les sondages « alors que probablement, les gens n’ont aucune idée de son programme politique ». On serait passé d’une époque de programmes à une époque de personnalisation, tranche-t-il dans un français impeccable.

Soudain les masques tombent. Il s’agit d’identifier le centre du champ magnétique qui prend place tout d’un coup. Les respirations s’arrêtent ou s’emballent, selon les âges, les professions, les tempéraments. On reconnaît un crâne coiffé de cheveux lisses, quand on a la chance d’être assez grand, entouré de Gilbert Roger et de Claude Dilain, maire de Clichy-sous-Bois. Il n’y a plus de règles, plus de formes. C’est à celui qui occupera la place la plus proche, pour pouvoir poser des questions, filmer, photographier, prendre des notes. On voit des cous de professionnels se tordre au dessus de la mêlée. On entend des râles émanant du dessous. Gilbert Roger, toujours débonnaire, prend la parole pour souhaiter la bienvenue, promettre une conférence de presse, rappeler que ce n’est pas la première visite, que Mitterrand lui-même était venu à plusieurs reprises. Difficile d’entendre ce qui se dit. En plus une clio blanche choisit ce moment pour ralentir à notre niveau et nous faire profiter de son sound system. On entend ensuite la voix féminine par bribes s’appuyer sur ses notes. Des images d’un visage très maquillé apparaissent, fugaces, entre un col de veste, une camera et une perche de preneur de son. Il est question d’  «ordre juste », de « problème à la source du mal-vivre », de « mode d’emploi  de l’école », de « stages obligatoires dans les écoles des parents », de « placements d’offices des enfants qui commettent leur premier acte de délinquance dans un service d’encadrement »… Et c’est là que je m’aperçois du ridicule de la situation. Ces déclarations seront reprises dans tourte la presse, puisqu’elle est là devant moi, la presse, à pied d’oeuvre. Je regarde à nouveau autour de moi. Je vois une jeune femme avec une poussette interroger une brave dame qui se plaint qu’ on ne peut pas la voir en vrai, même quand elle vient nous voir. Un gamin de 7-8 ans, avec des faux airs de Gavroche d’origine africaine, s’amuse à essayer de s’incruster, après avoir longuement tourné autour de la masse compacte les mains dans les poches. J’ai voulu le rattraper pour savoir ce qu’il voulait. Il a été absorbé par la mêlée. Se rendait-il compte que tout ceci était pour lui ?

Par Samy Khaldi

Samy Khaldi

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