Ça sent bon l’encre d’imprimerie, chez Jamal le libraire. Il est là, Place Neuburger, à côté de la Cité Blanqui et de la Cité Rouge, depuis dix-huit mois. Les livres, ça lui rapporte pas grand-chose, moins que les journaux ou le PMU. « Mais j’y tiens, à la nourriture de l’esprit. Il n’y a pas que le ventre. J’incite mes clients à lire. C’est pas facile ».

Né au Maroc il y a 45 ans, il a fait des études de droit à Paris XIII et à la Sorbonne. A la fin des années 1980, après avoir décroché ses diplômes, il entre dans les services juridiques de Renault. Au siège, à Billancourt. Il habite Epinay-sur-Seine. Il rejoint ensuite le Conseil général de Seine-St-Denis. Il est alors socialiste…

Une cliente, la cinquantaine, entre dans l’échoppe. Jamal: « alors comment ça va, vous êtes allée chez le médecin? » La dame est encore choquée par son agression, toute fraîche, l’après-midi, là, sur la place. Dévalisée par deux voyous en scooter. Elle a eu peur, elle a eu mal. Encore une saloperie qui pourrit l’ambiance. Un autre client l’entend. Lui aussi s’est fait voler. Une sacoche, quittée des yeux pendant deux secondes. Deux secondes de trop.

Jamal a un mot gentil pour chacun. Il a aussi faim. Jamal aime manger la baguette, quand elle est encore toute chaude. Je sors en acheter une. Lui, il sort le fromage.

« Après, dit-il entre deux bouchées, j’ai rejoint la Mairie d’Epinay. J’étais chargé de mission « prévention sécurité ». En 2001, les socialistes perdent la mairie. Verts et Roses ne s’entendaient plus. A Epinay, l’UDF arrive et lui, il doit partir. Jamal n’entend plus rien à la politique, la politique politicienne. Les combines, les peaux de banane. Sarkozy qu’on laisse aller se brûler politiquement dans les banlieues enflammées. « On revient au système féodal, avec des seigneurs qui règnent et des serfs qui bossent ».

Alors, à tout prendre, au moins reprendre sa liberté. Jamal est indépendant. C’est un homme libre. Alors, il reprend le kiosque-librairie à un couple de Polonais qui n’en pouvaient plus.

Un homme entre, se rue sur les billets du PMU, fait les questions et les réponses: « faut pas jouer les favoris, ce soir à Vincennes. Un bourrin qui sera gagnant, c’est le 7. Le noir. Ce soir, il va faire mal. Le noir, c’est lequel déjà? Ah, c’est le 8. C’est quelle course, déjà? C’est la deuxième. Franchement, il va faire mal ce soir, à Vincennes… »

L’homme parle tout seul, sentant vaguement que d’autres humains – Jamal et moi – l’écoutons. Bon, remarquez, moi, ce bourrin, j’irai pas passer mes vacances avec, mais il va gagner, c’est sûr, le 9, l’homme doit avoir raison. D’ailleurs, un autre client s’approche et semble guigner par-dessus son épaule, pour copier son pari.

Jamal était fatigué de « faire l’Arabe de service », comme il dit, qu’on exhibe pour faire « mairie-qui-intègre-les-minorités ». Quémander un poste dans une boîte? Ça va pas, non? Alors, il a décidé de créer son propre poste. C’est pas facile. Mais il est libre, Jamal.

Roland Rossier

Roland Rossier

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