Lundi matin, pas trop tôt, pas trop tard, je suis parti en mission « chorba ». J’ai pris le bus 96 et l’ai quitté à Belleville-Ménilmontant. Je m’attendais à une ambiance « Brad Pitt American Express j’ai plus de liquide ». Mais non. Pas de triporteurs fous renversant des jarres d’olives ; pas d’ânes avec des gamins dessus ; et pas de banquier en costume blanc m’accueillant les bras ouverts sur son perron en marbre. J’ai quand même retiré 20 euros à un distributeur, soit 10 belles côtelettes d’agneau au jugé.

Le boulevard est bien calme pour une veille de Ramadan (en réalité, c’est l’avant-veille, mais à ce moment-là, le Conseil de la nuit du doute n’est sûr de rien). De la fraîcheur dans l’air déjà lourd. Des voitures roulent pénardes dans la contre-allée. Les rideaux des commerces sont presque tous baissés encore. Quelques-uns sont relevés au deux-tiers. La mer ramadanienne est à l’étale, elle va bientôt monter.

Librairie Tawhid. Hammam « bail est à céder ». Un café, deux ou trois tables sur le trottoir. Là, une grande boutique d’épices, de graines et de fuit secs. Blondeur dorée des raisins. Une petite femme au visage fripé, fichu violet sur la tête, attend debout, à la caisse. On se sourit. Je lui demande où est le vendeur – je cherche des dattes. Elle me répond en Polident. Sais pas si c’est de l’arabe ou du français. Ai envie de lui faire deux gros bisous sur ses bonnes joues. Du doigt, elle m’indique le vendeur qui revient. Entre-temps, j’ai vu les prix des produits. C’est Neuilly. Je demande au maître des lieux s’il a de la coriandre, sachant qu’il n’en a pas. « Non », dit-il d’un air occupé.

Je poursuis mon repérage « boucheries » boulevard de Belleville. Deux sont ouvertes, ce ne sont pas mes habituelles. Les miennes se situent rue du Faubourg-du-Temple. M’y voici, tout en haut, où s’élève le Président Royal Belleville, un restau chinois grand comme une mini-tour impériale. Je tourne à angle droit et commence à descendre la rue.

Devant des distributeurs, où le trottoir s’élargit pour former une petite place, des Miss Butterfly plus chinoises que nippones font un discret rentre-dedans. Première fois que j’en vois ici. L’une a le visage tout recouvert de poudre blanche, ses sourcils sont dessinés au crayon noir. Seuls ses yeux ressortent de ce maquillage d’opéra et j’ai l’impression qu’ils me disent : « Sors-moi d’l’enfer » au moment où la bouche ânonne une proposition tarifée.

Ben mince alors, mes boucheries sont fermées. Après avoir acheté une dose de carvi et un bouquet de menthe fraîche chez un épicier, je rejoins le boulevard de Belleville par une autre rue. Je m’arrête net devant une boulangerie qui a la bonne idée de vendre des fricassés, ces petits sandwiches frits dans l’huile et remplis de carrés de pommes de terre, d’œufs et de thon. Un délice tunisien qui, comme les bricks, rend jaloux les Algériens. J’en prends un – ma récompense de la matinée –, plus une baguette, plus un énorme beignet roulé dans le sucre.

J’entre enfin dans une boucherie. Cou, ou épaule, pour la chorba ? Va pour l’épaule, à peine plus chère que le cou. Celle que je choisis fait deux kilos. Un suffira. Le boucher la coupe en deux à la scie électrique. L’une des moitiés pèse 950 grammes, l’autre dépasse de peu le kilo. Je n’aime pas faire le radin, alors je désigne la plus grosse. Quand je m’aperçois que c’est celle qui a l’os. « C’est celle qui a l’os, je vais prendre la plus petite », je dis au boucher, qui constate à son tour : « Ah oui, elle a l’os. » Je règle la facture à un vieil homme assis derrière un guichet vitré. « Au revoir, merci. »

A deux pas de l’arrêt du bus de retour, une boucherie, close lors de mon premier passage, est cette fois bien ouverte. Dehors, un étal de dattes. Lesquelles choisir ? Je regarde faire une cliente, une jeune femme coiffée d’un foulard, accompagnée de son mari. « Vous voulez que je vous aide », me demande-t-elle, prévenante. « Je veux bien, s’il vous plaît », je lui réponds. Elle soulève quelques cartons. « Celles-ci m’ont l’air pas mal », dit-elle. Je suis son conseil : marque « Le Palmier Deglet Nour », 1 kg, mention « par avion », et sur le paquet, la photo d’un 737 d’Air Algérie au décollage. Djazaïr : one point !

Le vendeur de dattes, moustache de Kabyle, fait l’article et un peu le malin aussi en glissant dans son boniment, l’œil rond, un improntu « sécurité militaire » censé faire son effet. Ah ! L’humour algérien… Passage en caisse. Pas de Kinder Bueno attrape-nigauds, mais de beaux bouquets de coriandre. J’en prends un avec le carton de Deglet Nour.

Je monte dans le bus et rentre chez moi. Chez moi ? Mais Belleville, c’est chez moi aussi. Bon mois de Ramadan aux musulmans et à tous ceux qui ne le sont pas.

Antoine Menusier

Antoine Menusier

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