Si l’abus de sucreries est dangereux pour les dents, nous dit-on depuis tout petit. Il y’a pire encore. Il rend addict, associable et nerveux, surtout quand il est téléchargé sur son portable ou sa tablette. Le phénomène Candy Crush est en route et il laisse peu de monde de côté.

Depuis des mois maintenant, j’ai perdu ma famille, mon entourage et certains amis. Parfois, je me demande même si je ne suis pas devenue muette, invisible, transparente… Quand je m’agite dans tous les sens devant eux ou quand j’hurle pour me faire entendre, personne me voit, personne m’entend… C’est comme si depuis un an maintenant, j’étais morte pour certains. En fait non. Ce sont eux qui sont morts, qui ne vivent plus sur la même planète que moi. Pourquoi ? Car ils ont été touchés, piqués à vif par cette drogue incontrôlable, par cette dépendance que certains qualifient d’aussi additive que la cocaïne.

Cette cochonnerie qui a fêté ses un an ce 15 novembre à un nom : Candy Crush Saga. Quand on sait que ce jeu a déjà été téléchargé un demi-milliard de fois dans le monde, je me dis que je ne suis sûrement pas un cas isolé. Ce jeu de bonbecs avec sa mélodie qui me donne des envies de meurtre me rend folle. Encore plus quand j’observe l’effet chez moi. Ma mère parfois oublie que je parlais à l’instant. À peine la notification reçue sur son smartphone, lui disant qu’elle a reçu une vie ou autre sottise, elle plonge son nez dedans pour reprendre sa partie.

Je l’observe parfois s’énerver sur son canapé quand elle se rend compte que sa petite sœur l’a dépassé ou que mon père passe ses niveaux rapidement : « Oh mais c’est pas possible! Ton père a dû demander à ta sœur de lui passer le niveau c’est sûr ! ». Oui c’est vrai que mon père, contaminé par le virus, triche parfois en donnant sa tablette à ma petite sœur, plus habile, pour qu’elle lui valide le niveau où il est coincé. La compétition est aussi forte qu’un championnat national de basket-ball dans ce passe-temps.

Une fois j’ai pu observer une scène assez sympa. Un soir mon père rentre du travail vraiment de mauvaise humeur. Ma mère soucieuse lui demande : « Qu’est-ce qu’il y a ? T’as eu un souci au boulot ? », sa réponse a été magique : « Non j’en ai marre ça fait trois jours que je suis bloqué au niveau 67 j’ai les nerfs, même mon frère a réussi à le passer ». Dans ce grand moment de solitude, je me suis contenté d’observer la scène en silence tellement je trouvais ça dingue. Mais l’amour a été plus fort que la compèt’ entre ces deux accros, ma mère a pris sa tablette et lui a débloqué le niveau qu’elle, avait validé quelques jours auparavant.

Mais ce jeu me poursuit, enfin, je n’arrive pas à l’éviter. Au basket, mes coéquipières débâtaient sur la façon de passer le niveau comme si elles parlaient de comment faire une béchamel onctueuse. Dans le métro, il n’y a pas un jour où je ne suis pas à côté de quelqu’un qui pianote sur son smartphone ou sa tablette pour rassembler des bonbons. Même pendant mon séjour à Londres en août, le wagon comptait plusieurs personnes sur l’appli.

Des costards-cravates de la cinquantaine aux femmes carriéristes ou mères au foyer en passant pas les lycéens ou étudiants, Candy Crush vise tout le monde. Même certaines de mes sympathiques collègues du Bondy Blog qui grattent quelques parties discrètement sous leur cahier pendant la conf’ de rédac. Beaucoup ont tenté de me contaminer, mais je ne céderai pas. Rien que la mélodie du jeu me donne la chair de poule. Je ne peux pas le supporter. Inutile donc de me harceler d’invitation sur Facebook. Jamais, jamais, jamais je n’y toucherai.

Inès El laboudy

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