Il était une fois, dans le Paris du XXIe siècle, ville de lumières artificielles, une jeune femme qui avait décidé de se prendre pour une princesse… Cette princesse, c’est moi, un vendredi de juin. Tout y est : une robe extra, une coiffure de fée, des talons vertigineux. J’ai vraiment hâte de quitter ma banlieue verdoyante et lointaine pour rejoindre les grandes avenues parisiennes.

Le sourire aux lèvres, j’emprunte d’abord le Transilien, puis le métro, ravie que ma toilette attire les regards. Mon arrivée au bal est triomphante. Pour l’occasion, un collège de moines, rue de Poissy, a été transformé en salle de fêtes. Sous une voûte de pierres gigantesques, j’ai dansé toute la nuit, tournoyé, bu un peu trop aussi. Toute à la fête, en grande étourdie, je n’ai pas remarqué les aiguilles tourner sur la pendule, dépassant largement l’heure fatidique de minuit. Mon carrosse de métal s’est finalement éclipsé dans son garage nocturne.

Loin de m’affoler, je hèle un taxi. C’est sans compter sur l’heure tardive, et la quantité d’autres Cendrillon et autres jeunes gens éreintés bien décidés à rejoindre leur lit douillet. Les premières minutes, je ne m’en fais pas. Paris est magnifique la nuit. Je marche, un taxi – libre – va bien se présenter…

Rue des Ecoles, deux jeunes hommes me demandent leur chemin. Ravie de me rendre utile, je leur explique qu’en longeant la Seine, ils rejoindront facilement la Concorde puis les Champs-Elysées s’étaleront devant eux à perte de vue. Ils me remercient chaleureusement. A peine quelques mètres plus loin, je rencontre deux invités du bal. Une jeune brune au nom de fruit est tombée dans les bras d’un beau valet qu’elle n’arrive plus à quitter. La romance les a amenés à errer depuis une heure déjà.

N’ayant pas eu la même chance, je m’éloigne d’eux pour les laisser profiter de ce moment romantique. Je parviens place Saint-Michel après avoir quitté le boulevard Saint-Germain. Il y a toujours des dizaines de taxis, ici, normalement. Malheureusement, je ne suis pas la seule à avoir pensé cela. Une dizaine de personnes font déjà le pied de grue devant la borne de taxis. Je reprends donc ma route et m’arrête sur le pont Saint-Michel. La Seine étincelle sous une Notre-Dame éblouissante. J’imagine le bossu, là-haut, dans la tour nord, observer la jeunesse éméchée du vendredi soir. Je me repose aussi. La danse et la marche commencent à faire souffrir mes orteils. Il faut néanmoins continuer à avancer.

Châtelet. Les taxis défilent sans cesse le long du boulevard Sébastopol, mais ils sont tous occupés. C’est à cet instant que quatre jeunes filles m’abordent. Ces elfes malicieuses (j’ose le féminin) n’ont pas l’air amène. Elles se moquent de moi, me demandent où je vais, si elles peuvent m’accompagner. L’esprit encore grisé par la soirée, je ne réagis que faiblement. Non, je préfère marcher seule. Mon indifférence les agace. L’une d’elles, en béquille, tend l’une des cannes vers moi, me bouscule, pour m’effrayer. Je décide de l’ignorer, elle et ses copines. Marche encore. Les gamines rient, lancent encore une ou deux blagues. Mais elles se sont lassées et s’éloignent. Je me retourne discrètement pour m’assurer qu’elles ne vont plus m’ennuyer.

Mon parcours va vraiment être long. Une légère inquiétude me gagne. Soudain, les rues de Paris se transforment en long chemin, sinueux, effrayant. Ici, la forêt d’épouvante de Blanche Neige est faite de pierres et de taule. Les ruelles s’assombrissent, les badauds se font de plus en plus rares. Je regarde autour si je ne suis pas suivie. Une silhouette noire court loin derrière le carrefour. J’accélère le pas malgré les escarpins qui me cisaillent les pieds. Deux jeunes hommes viennent à ma rencontre. Ils veulent me raccompagner. Ils veulent bien faire un détour pour me ramener dans le Val-d’Oise. Mais je ne veux pas partir avec eux, même s’ils ont l’air gentil. C’est comme ne pas accepter la pomme écarlate de la sorcière de Blanche Neige, on ne part pas en voiture avec des inconnus. Ils s’offusquent de mon refus. Je les calme. Ils s’en vont. Ouf !

Un peu plus loin, un jeune homme cherche lui aussi un taxi. Il s’écrit : « Mais quelle galère la nuit à Paris ! » Oui, oui. Il adapte son pas au mien. Lorsque je m’approche de l’avenue, il est sur mes talons. Flûte, il paraît vraiment vouloir m’aider, mais l’insouciance du début de mon aventure nocturne a disparu, et la paranoïa me gagne. Je suis stressée, fatiguée. Devant l’absence évidente d’aucun engin libre, le garçon décide de poursuivre sa route à pieds, me souhaitant bonne chance. Il prend une ruelle à droite. Me revoilà seule.

Quelques mètres plus loin, je regrette qu’il m’ait laissée. Un énorme quatre-quatre s’arrête à ma hauteur. Une fumée s’échapper de son radiateur comme des naseaux d’un dragon en colère. Les occupants du véhicule veulent que je monte avec eux. Non. Pourquoi. Viens. Non, non et non. Je regarde autour de moi. J’ai peur. Et s’ils descendaient de leur machine infernale ? Personne dans la rue. Je fais un écart pour éviter la voiture. Traverse presque en courant. Ils crient mais je n’entends plus rien. Je me dépêche de m’éloigner, priant pour qu’ils ne fassent pas demi-tour pour me poursuivre.

Je continue à avancer. Je dois avoir l’air ridicule, parce qu’un passant à dos de vélo me regarde étonné. Je suis complètement ahurie. Je marche, je marche. Je ne sens plus mes pieds, c’est la panique. Soudain, un bâtiment familier. Gare de l’Est. J’arrive quasiment au bout de mon périple. Plus que quelques marches à grimper et une ruelle – je le sais d’avance – qui sera entièrement vide. C’est la dernière épreuve. Je n’arrête pourtant pas. J’avance prudemment mais toutefois d’une foulée et rapide, jetant des regards à droite et à gauche pour être sûre qu’un monstre ne sorte pas des égouts. Le moindre son anormal, le moindre mouvement, le plus souvent imaginaire, me fait sursauter.

Miracle ! Je suis devant la Gare du Nord. Trois taxis attendent leurs clients. Je me précipite vers le premier de la file. L’idée d’aller en périphérie le répugne. « Demandez à mon collègue derrière. » Je ne me fais pas prier. Monsieur, s’il vous plaît. Il accepte. Je m’assois enfin sur la banquette arrière. Un râle de soulagement s’échappe de ma gorge encore serrée.

Le paysage défile derrière la fenêtre. Les immeubles changent peu à peu. D’Haussmann nous passons aux HLM de Saint-Denis, de Peyrefitte, puis de Sarcelles. L’avenue est en travaux. Le chauffeur a l’air de s’alarmer. Ça ne donne pas envie d’habiter là, lance-t-il. Prenez à gauche. Je reconnais enfin ma rue, le soulagement est entier. 29,70 euros. Il est 5h10 du matin. Cendrillon ignorait sa chance de voyager en citrouille magique !

Sophie Noachovitch

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