Quiconque a jeté un oeil au dernier championnat d’Europe de natation de Budapest n’a pu passer à côté d’Alain Bernard. Chez le sportif, ce qui accroche le regard, c’est cet enchevêtrement de muscles saillants dont on ignorait même l’existence dans le corps humain. Il faut bien le reconnaître, le nageur français a le dos de la taille d’une piste d’atterrissage d’avion. Alain Bernard ou le seul Français avec des épaulettes intégrées. Les curieux se demandent comment le champion parvient à obtenir une telle musculature, les soupçonneux parient sur l’aide providentielle de produits chimiques douteux et les admiratifs se ruent sur les bancs de muscu et autres régimes protéinés pour tenter de lui faire de l’ombre.

Ce qui fonctionne pour les poulets dopés aux hormones est aisément transposable pour l’être humain. Quitte à se torturer pour obtenir une plastique digne d’être arborée sur les plages en été ou sous un pull moulant qui dessine parfaitement les contours de ces muscles bichonnés et nourris aux protéines, les « prots » pour les intimes. Je dois le confesser, l’un de ces spécimens a élu domicile chez moi. Pour protéger son anonymat je ne révélerais rien de son identité, si ce n’est que nous partageons le même patrimoine génétique.

J’ai subodoré qu’il se passait quelque chose d’étrange lorsque j’ai remarqué que la poubelle de la cuisine s’était transformée en cimetière pour jaunes d’oeufs esseulés. Que des kilos de viandes, escalopes de poulet, de dinde, du pain en quantité astronomique et des marmites de pâtes dignes de nourrir une cantine scolaire sont ingurgités à intervalles réguliers par le musclor en puissance.

Car celui qui veut se sculpter un corps et passer du format crevette au format homard s’astreint à un régime monotone. Eh oui, tout a changé le jour où le jeune homme a découvert le Saint-Graal pour engendrer de la masse musculaire. Point de gastronomie là-dedans. Juste des blancs de poulet cuits dans un peu d’huile, l’apport en lipides étant indispensable. Ce régime a une raison d’être scientifique. La clé du succés de l’entreprise est donc l’apport en protéines. Pour gagner de la masse il est indispensable de jeter son dévolu sur les aliments riches en acides aminés car les protéines en sont constituées. Ces protéines sont comparables à des briques qui bâtissent ce mur de muscles. L’organisme ne sachant pas toutes les constituer naturellement, c’est donc l’alimentation qui se doit d’apporter ces protéines.

La quantité de prots est ingérée en plusieurs repas. Au moins trois repas sans oublier les trois collations réglementaires. Même les fringales nocturnes ne sont pas comblées par des sucreries mais par des sandwichs au blanc de poulet accompagnés des sacro-saints oeufs par lot de six. Le tout est copieusement arrosé d’eau, boisson qui avant cette lubie, était persona non grata dans le corps de celui qui pourrait dorénavant prétendre faire la couverture du magazine Têtu. Les sodas ont été remisés au placard ou sont consommés avec parcimonie. Car il faut tout de même un léger apport glucidique pour éviter les effets dévastateurs de la sous-glucidification du cerveau. Il serait dommage d’avoir une si belle enveloppe corporelle et plus rien dans le ciboulot.

Même les lectures du jeune Jedi en musculation ont changées. Des exemplaires du magazine Men’s Health ont été localisés ici ou là. Avec des articles indispensables sur la nutrition, des tableaux détaillant l’apport en protéines de tel ou tel aliment. Pléthore de conseils diététiques sont délivrés à celui qui rejoint la secte des drogués aux prots. Même le panthéon des idoles du cobaye de cet article a changé. Il voue une admiration sans bornes aux acteurs qui ont dû gagner en quelques mois des muscles pour un rôle. L’exemple qui tue c’est l’acteur américain Taylor Lautner, qui pour endosser le rôle de Jacob Black dans  « Twilight » a dû s’astreindre à un entraînement poussé. Un acharnement qui a fait la grande joie des jeunes filles en fleur qui ont pu baver sur ses abdos qui feraient pâlir d’envie une tablette de chocolat.

Le second volet de ce programme intensif est la pratique de sport. Sans sport point de salut. Car le régime alimentaire n’est qu’un rouage de ce qui est devenu une religion. Une salle de muscu clandestine a été installée sous mon toit. Avec son meilleur ami, ils organisent des sessions d’entraînement dignes de la Légion étrangère. Des pratiques barbares autour d’un banc de muscu ont cours. Des pompes, des développés-couchés, des tractions composent l’entraînement. Une heure et demie par jour avec des sessions de repos. Repos nécessaire pour synthétiser ces fameuses protéines. Des discussions de haut vol ont également lieu entre ces deux jeunes hommes. Avec en toile de fond une obsession : combien tu soulèves ? Lorsque le résultat de 80 kilos a été évoqué, des larmes de joie ont presque coulé.

Il convient de souligner que musclor est devenu une bête en anatomie, comprenant des schémas et des phénomènes biologiques compliqués. Un miracle pour celui qui n’a jamais brillé en biologie à l’école. Comme quoi écumer les sites internet à la recherche de l’astuce qui permettra de gagner quelques grammes, sert parfois à quelque chose. La voix de la protestation émane de la Mère supérieure, détentrice des cordons de la bourse. Les réserves de nourriture fondent à mesure que les muscles se dessinent et se développent sur le corps de l’ex-crevette.

Ma mère a vaguement songé à nouer une idylle avec le boucher, se faire sponsoriser par une marque de fromage blanc, voire installer un poulailler sur le mini-balcon que nous possédons. Finalement, notre accro à la gonflette a trouvé un petit job d’été où il utilise ses muscles à bon escient et où il gagne quelques deniers qu’il investit dans ce qui est devenu sa danseuse. Le PIB de la famille a été sauvé et nous ne connaîtrons pas le même sort que la Grèce à cause justement de cette chasse à la graisse.

L’inquiétude maternelle porte surtout sur la dangerosité supposée de ce régime. Difficile de trancher. Comme souvent sur ces sujets hautement explosifs, les pour et les contre s’affrontent à coup d’études réalisées par des savants ouzbeks ou finlandais pour défendre leur point de vue. Il est admis qu’un avis médical est nécessaire avant d’entamer ce genre de régime. Ne serait-ce que pour vérifier que le  « pratiquant » n’est pas atteint d’une maladie rénale (d’où l’importance de boire beaucoup d’eau pour évacuer les déchets) ou de cholestérol. Les produits de type créatine sont proscrits. Rien ne vaut la sueur et le blanc de poulet.

Ce travail d’investigation poussé ne saurait être complet sans évoquer le dommage collatéral le plus grave. Le jeune éphèbe grisé par la masse musculaire engrangée se transforme souvent en Narcisse. Et passe ainsi de longs moments à admirer sa plastique sous tous les angles, à se prendre en photo et à s’exhiber torse nu à la moindre occasion, même lorsque la température flirte avec les -10 degrés. Eh oui, le plus grand risque de ce régime est que l’égo de ces crevettes repenties ne se développe proportionnellement au gain de muscles.

Faïza Zerouala

Faïza Zerouala

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