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BEST OF 2013. L’orthographe est loin d’être une science exacte pour de nombreuses personnes. Elle peut même s’avérer discriminante quand il s’agit d’embauche. Même si « l’orthographe ne fait pas le génie », affirmait Stendhal, elle est souvent associée au capital culturel. Rencontre avec des personnes qui subissent leurs fautes.

J’ai toujours eu conscience de ne pas être douée en orthographe. Du collège au lycée, j’ai eu l’habitude de lire sur mes copies : « Attention à l’orthographe !» ; « L’orthographe ce sera -2 points à l’examen ». Jusque-là cela ne m’avait jamais inquiété outre mesure. Mais c’est lorsque je suis rentrée à la fac que j’ai pris conscience que cela pouvait être aussi bien handicapant dans la vie professionnelle que dans la vie sociale. Je me suis alors demandé jusqu’à quel point de mauvaises bases en orthographe pouvaient-elles être un frein.

Je rencontre alors Basile 21 ans, détenteur d’un BEP vente et à la recherche d’un emploi de manutentionnaire. Écrire une lettre de motivation peut paraitre basique, mais si l’on ne maitrise pas l’orthographe cela peut devenir un réel calvaire. « Je fais beaucoup de fautes d’orthographe. C’est dû à ma dyslexie. Du coup je suis toujours obligé de demander à mes amis de me corriger. Je me sens dépendant des autres. Et quand personne ne peut m’aider je me sens forcé soit de rester chez moi, soit de distribuer des lettres de motivation, qui je le sais, finiront à la poubelle. Pourtant, je suis très motivé et disponible. Je cherche un emploi de manutentionnaire, donc à la rigueur l’orthographe ce n’est pas la qualité première qu’on demande dans ce genre de boulot. Mais je ne trouve rien. »

« Un manque de culture générale »

De quel œil les employeurs voient-ils l’orthographe ? Quelle place celle-ci tient t’elle dans la recherche d’un emploi ? Après de nombreuses tentatives pour joindre un responsable ressources humaines afin de répondre à mes questions, Adrien*, accepte. Il travaille et gère l’équipe d’un fast-food. « C’est vrai que si j’ai le choix entre trois lettres de motivation et que l’une est pleine de fautes je vais l’éliminer directement. Cela semble logique. »

Logique ? Mais le curriculum vitae à son importance, et la motivation qui se dégage de la lettre aussi ? « Oui, certes, mais une lettre de motivation avec des fautes, traduit un manque de culture générale de la part de la personne qui l’a rédigé, poursuit-il. Forcément je vais choisir la personne qui aura le meilleur capital culturel. » Mais en quoi l’orthographe démontre t-elle la présence ou l’absence de culture générale ?

« C’est comme ça. Il faut faire un choix, et c’est l’un des points sur lequel je focalise mon attention », me répond-il avec une pointe d’agacement comme si ma question était idiote. Il n’a pourtant pas répondu. Comme disait Stendhal : « l’orthographe ne fait pas le génie ». L’orthographe n’est que de la théorie. Être dyslexique, ou tout simplement ne pas maitriser les règles de grammaire marque t-il un manque de culture ? Et l’entretien ne sert-il pas à cerner la personne en question ? Pourquoi demander une culture générale développée pour vendre des hamburgers ?

Linda 43 ans, en est la preuve vivante. Elle me reçoit pour parler de ce problème qui lui a fait perdre confiance et la bloque dans sa vie professionnelle. On arrivant chez Linda la première chose qui saute aux yeux est sa bibliothèque remplie de classique de la littérature et notamment Le Rouge et le Noir de Stendhal ! C’est d’ailleurs une tasse de thé à la main et un ouvrage sur l’émir Abd el-Kader posé sur ses genoux, qu’elle dévoile son malaise.

« Cela me pourrit la vie depuis des années »

Salariée SNCF depuis 10 ans, Linda tente de passer un concours au sein de son entreprise pour une reconversion professionnelle. En 10 ans celle-ci a eu le droit à de nombreuses gratifications concernant son travail. Cependant pour ce concours on lui demande de rendre deux dissertations. Linda le vit comme une réelle angoisse. « Malgré mon expérience professionnelle, et mon parcours au sein de l’entreprise qui est bon, je sens que je pars perdante dans ce concours. J’aurais beau avoir les bons arguments et le savoir empirique, mes lacunes en orthographe vont m’éliminer avant même que je ne fasse mes preuves. Cela me pourrit la vie depuis des années. Par exemple quand je fais des débats sur certains forums, j’ai beau développer de bons arguments, mes fautes me décrédibilisent complètement et mes interlocuteurs ne retiennent que ça et me reprennent comme si les fautes annulaient la pertinence de mon argument, qui lui n’a rien a voir avec l’orthographe. Ou encore quand je dois laisser un message écrit à un collègue. Je suis bloquée et tourne la phrase dans tous les sens pour ne pas faire de fautes. »

Mais pourquoi ne pas avoir cherché à corriger cette lacune ? « Je suis arrivé en France à l’âge 19 ans, poursuit-elle. J’avais fait mes études en Algérie et en plus, un Bac S. L’orthographe n’était pas une priorité, je parlais couramment le français et on ne me demandait pas de l’écrire parfaitement à l’école. Après j’ai trouvé un travail à la SNCF, dans lequel on ne me demandait pas d’écrire. Je me suis mariée, j’ai eu des enfants, ça fait longtemps que j’ai quitté les bancs de l’école. Me remettre à faire des dictées demande de trouver le temps et un gros effort psychologique. Sans parler de mes enfants qui eux aussi partent handicapés avec des parents qui écrivent mal. »

En France il y a très peu de structures pour adultes permettant de s’améliorer en orthographe. Il y a bien des stages, mais ils sont très chers. La mauvaise orthographe est facteur de moqueries, mépris et discrimination. Dans La revanche des nuls en orthographe, (Edition Calmann-Lévy) Anne-Marie Gaignard revient sur sa douloureuse expérience. Elle raconte son enfance dans laquelle ses professeurs lui prédisaient un avenir de « balayeuse » de couloirs, ou au début de sa vie professionnel quand on lui entourait ses fautes en rouge, comme une enfant. Pourtant, elle a su se corriger malgré les séquelles laissées par ces expériences, et elle a même mis au point une méthode d’apprentissage ludique, validée par les experts du Robert.

Alors, ceux qui ne sont pas doués pour l’orthographe devraient se rassurer. Bon nombre de personnages ayant des responsabilités sont nuls en orthographe et c’est le cas d’auteure comme Jane Austen d’ Orgeuil et préjugé. Espérant que bientôt le système français sera moins élitiste et prendra plus en compte le mérite, car l’orthographe bien qu’enseigné à l’école traduit également un capitale culturel hérité des parents, comme le disait Pierre Bourdieu.

Myriam Nécib

Publié le 18 novembre 2013

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