Longtemps j’ai cru que prendre de l’âge rimait avec vieux garçon. Un indécrottable, qui persiste dans ses habitudes, ses erreurs, ses défauts, les yeux bandés. Un type qui jamais ne se remet en question. C’est mal connaître la nature humaine. L’été venu, je me suis remis, malgré moi allais-je dire, au sport. J’ai couru, nagé dans les lacs, affronté des courants dans des rivières, sauté du haut des ponts, fait du vélo. Loin de Paris, j’avais soif de liberté et de saine dépense. C’était mal connaître le corps humain. Au bout de deux semaines, soumis à ce régime de décathlonien, une saloperie de tendinite aiguë aux deux genoux m’a cloué au sol. N’empêche, j’avais toujours envie du meilleur pour mon corps.

Exit le fast junk food. Mais pas le fast. Et quoi de meilleur, dans ce domaine, qu’une cuisine réputée équilibrée et variée comme la cuisine chinoise ? Vous avez peut-être en tête le reportage peu ragoutant sur les bouibouis chinois, diffusé il y a quelques années sur France 2. Non ? Il s’agissait d’une enquête d’« Envoyé spécial », intitulé : « Faut-il avoir peur des restaurants asiatiques ? » On y voyait des arrière-cuisines à la propreté douteuse et l’on pénétrait dans des « appartements raviolis », à l’hygiène inexistante. Résultat : des chiffres d’affaires en chute libre, et des restaurants qui ont carrément mis la clé sous la porte.

Dans la série « hauts-le-cœur », il y a un an je me suis rendu avec un ami dans un restau chinois où j’avais mes habitudes, un endroit où l’on mange bien pour pas cher, fréquenté par des Asiatiques, gage d’authenticité et d’évasion à peu de frais. La patronne était assise sur un tabouret. La voilà qui se penche en avant et enlève ses bottines roses. C’était l’hiver. Elle ôte ensuite ses chaussettes pour se masser les orteils. La chose étant faite, elle renfile ses chaussettes et ses bottines roses, et s’en va dresser des tables. J’aimais bien la cuisine de ce restau, c’était même très bon, mais après ce spectacle, j’ai rayé les restaurants chinois de ma liste de guinguettes.

A mon retour de vacances cet été, et fort de mes nouvelles résolutions diététiques, je me suis arrêté devant un restau chinois sur les grands boulevards. A l’intérieur, surprise : le coin cuisine était un long comptoir ouvert à la vue des clients. Je ne sais pas si cette innovation obéit à un souci de transparence, mais voir ces cuisiniers œuvrer avec maestria dans des fumets alléchants, ça m’a donné envie de goûter à nouveau à cette cuisine que j’avais trop longtemps boudée.

Depuis, c’est souvent que je me rends le soir à vélo acheter un menu dans l’un de mes restaus chinois préférés. Pour 5 euros et 50 centimes très exactement, je passe commande de nouilles de riz sautées aux crevettes et aux légumes. La lotte sautée aux feuilles de basilic, le canard aux écorces d’orange et piments frais, les bouchées de raviolis aux crevettes toutes chaudes, le bœuf sauté au gingembre et au basilic (essentiel, le basilic), ou encore le crabe épicé en cocotte à la mode Kouwei (ah ! les contrées lointaines…), complètent l’offre et la gamme des goûts.

Vous savez quoi ? J’ai renoué avec la gargote de la dame aux chaussettes. Les années qui passent effacent paraît-il les épreuves, même les plus légères.

Malik Youssef

Malik Youssef

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