« Les bandes, le quartier et moi », ça fait beaucoup d’inconnues. L’équation pique les yeux quand on ne sait pas ce qu’est une bande, que l’on n’a jamais mis les pieds dans un de ces quartiers et qu’on a du mal à penser « individu ». Alors comme en maths, au premier abord, le programme de France 5 fait un peu peur. Pour y répondre, Atisso Medessou, le réalisateur, aurait pu se contenter de montrer les vidéos de bagarres forcément violentes. Mais c’est oublier le titre de l’émission de Carole Gaessler qui diffusait ce documentaire hier soir : « Le monde en face ».

Atisso Medessou a sauté la barrière. Rendez-vous en terre inconnue ? Pas vraiment. En se rendant dans l’Essonne, il retourne dans le département où il a grandi. Il pose le pied à Evry et à Courcouronnes, s’y balade avec sa caméra et tend un micro. A qui ? A ceux dont l’on parle souvent mais que l’on n’entend jamais ou rarement. Aucun visage n’est flouté, aucune voix n’est modifiée, adieu les fantasmes produits par l’anonymat. L’auteur du documentaire a réussi à approcher le réel dans toute sa puissance.

Au revoir aussi aux théories sociologiques et aux analyses de plateaux télé puisque dans le quartier des Pyramides et du Canal, Atisso Medessou fait parler les principaux intéressés. « C’est mes frères, on se connaît depuis la maternelle », dira l’un des membres du OSK, une « bande » des Pyramides. Ils ont grandi ensemble, dans le même quartier, sont allés dans les mêmes écoles, sont voisins de palier. On comprend mieux dès lors cette amitié fraternelle décrite dans le documentaire, elle n’a rien d’étonnant.

Sauf qu’à quelques mètres, dans le quartier du Canal, un autre groupe a grandi en se serrant les coudes et est prêt à « faire des trucs de ouf » pour les siens. A commencer par se faire respecter. Le « respect », c’est le mot d’ordre. Se battre pour être « respecté ». Pas étonnant non plus alors qu’ils parlent d’eux comme d’une « équipe ». C’est comme un match. Au foot les vainqueurs forcent le respect, qu’on le veuille ou non, ils en ressortent en position de force. Les matchs nuls rétablissent l’équilibre.

Pour ces gars-là, c’est pareil. Si l’un d’entre eux est « agressé », il est mené 1-0. Pour ramener le score à 1 partout, il doit répliquer. S’il ne répond pas à l’attaque, il est sans défense, ça se saura, et là, c’est la porte ouverte à encore plus de tacles. Parmi les OSK il y a Issam et son frère jumeau. Pour Issam, la colère a surgi après la mort d’Espère, 16 ans, tué en 2006 par un gars du Canal. Jusque-là, dit-il, il n’y avait pas de problème.

Alors c’est ça ? Ne pas laisser croire aux gars du Canal qu’ils peuvent tuer impunément un de leur pote d’enfance. Et pour ne pas que ça se reproduise il faudrait donc faire peur pareil, faire souffrir pareil, tuer pareil ? En attendant, c’est le quotidien qui fait souffrir. Résignation, aucun avenir en vue : « la mort ou la prison ». De toute façon, la prison, ils y sont déjà. Une prison à ciel ouvert. Quand Issam parle de ses parents, on sent les remords. Sa mère qui se lève pour aller au travail, son père qu’il déçoit. Issam les aime, il leur veut du bien, et pourtant, il ne peut pas ne plus monter au créneau quand son frère se fait prendre par le col, c’est prendre le risque de devenir une « victime ». Que diraient les mecs du quartier voisin ? Issam et son frère deviendraient des proies faciles qu’on ne respecte pas. Il ne le dit pas, mais on le sent : à choisir, Issam préfère encore supporter l’inquiétude et la déception de ses proches que de se résoudre à cela.

Le père d’Issam, parlons-en. Face à l’argument de la démission des parents dans l’éducation de leur enfant, ce papa bat en brèche bien des poncifs. Professeur de droit, M. Hassani ne baisse jamais les bras. Il emmène son fils au foot, le regarde jouer, et le ramène. Tout ça pour, à son échelle, tenter le plus possible d’arracher son fils à la vie en bande. Se battre pour obtenir un entretien avec le maire de la ville, amener avec soi les bulletins scolaires, les attestations d’inscription au permis de conduire, les licences sportives comme pour dire « regardez, il n’est pas que ça ». Prendre le risque aussi de recevoir en pleine face, le cynisme de ce même maire qui, après avoir refusé de le recevoir, lui adresse ces quelques mots : « Je n’ai pas de conseil à vous donner, Monsieur Hassani, mais en tant que parent (…) j’inverserais la tendance, je pourrais partir du principe que, juste, il est possible que mes enfants ne soient pas sages, quoi. »

Dit comme ça, c’est sûr. Sauf que c’est tout le contraire de ce qu’est ce père de famille. Il ne nie pas la réalité. Mais comment faire comprendre que son fils n’est pas un monstre, pas un gangster, qu’il est juste dans une mauvaise passe ? Il se désole d’un paragraphe d’une lettre municipale. Un courrier qui, grosso modo, menace de procéder à une garde à vue illico d’Issam s’il est encore aperçu en bande dans le hall d’immeuble. La famille de M. Hassani est la première à souffrir de la situation, la première à vouloir trouver une solution, la dernière à vouloir abandonner ses enfants ou les encourager à se diriger vers ce qui semble bien les conduire à leur perte.

Les parents, les OSK en parlent encore lors de l’anniversaire d’un des leurs. Rassemblés avec les moyens du bord dans un garage, cette « famille » improvisée évoque la famille de sang : « Ils disent comme quoi nos parents ils savent pas nous encadrer, des trucs comme ça tu vois (…) mais ça c’est faux ça, nos parents c’est eux qui font le maximum pour nous. La mère à « Corbeau » par exemple. Il est allé en prison mais tous les soirs, hein, sa mère elle appelait « rentre, rentre, rentre », tous les soirs, mais c’est pas ça qu’a empêché ça tu vois. »

Si personne ne peut rien faire, alors peut-être que le témoignage de Lamence Madzou, leader des fight boys dans les années 90, est une réponse. Peut-être qu’il faut, comme lui, attendre que jeunesse se passe et qu’ils se disent eux aussi un jour : « J’ai compris que quand les gens me respectaient, c’était de la crainte avant tout. En fait ces gens avaient peur de moi, mais je ne voulais pas qu’ils aient peur de moi. »

Joanna Yakin

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