Le Théâtre de La Criée faisait salle comble lundi pour le débat « Libérons la presse ! » Même si quelques huées et quelques « casse-toi » aux accents du sud ont fusé, la soirée s’est déroulée dans la sérénité. Ou presque. 

La salle du théâtre de la Criée n’était pas assez grande pour accueillir tous les spectateurs venus assister au débat « Libérons la presse ! » Organisée par Médiapart, en collaboration avec le mensuel satyrique Le Ravi et le pureplayer Marsactu, cette rencontre avait pour but de discuter de la liberté de la presse à Marseille et de l’enjeu pour la « cité ». Car tel était bien le sujet, comme l’ont rappelé Edwy Plenel directeur du premier média, Michel Gairaud du second et Pierre Boucaud du troisième. La Provence est en danger mais plus largement, c’est la presse dans son ensemble qui est menacée. A Marseille, même si les titres sont nombreux, l’or est loin de couler à flot. Le Ravi et Marsactu tout comme La Marseillaise vivotent. Les journalistes de La Chaîne Marseillaise étaient en grève la semaine dernière à cause de la suppression de leur JT. Et beaucoup d’autres médias naissants comme VMarseille ou Chez Albert font de leur mieux pour garder la tête hors de l’eau.

La presse est donc mise en péril mais par qui ? Vous l’aurez deviné : par les lobbyistes comme Bernard Tapie. Mais plus sournoisement et plus dangereusement peut-être, la presse locale est mise en danger  par « les grands annonceurs locaux et institutionnels » explique Pierre Boucaud. Et Michel Gairaud de rajouter, « il y a un problème de cette mixité institutionnelle qui place les journaux dans un rapport clientéliste. » Rappelons qu’aujourd’hui les journaux vivent essentiellement  de la publicité et en région de la publicité institutionnelle (Conseil général, Conseil régional). C’est pourquoi le syndicat de la presse en ligne, notamment, demande la transparence. 1,2 milliards d’aides à la presse sont distribués par l’Etat chaque année. Mais la plupart des journaux refusent d’ouvrir leurs comptes. Or il en va de l’argent du contribuable. Michel Gairaud rappelle pourtant que s’il existe tant de petites radios locales indépendantes c’est grâce à un fond national d’aide à la radio créé en 1981. « Ce qui nous pose problème ce n’est pas que l’argent public permette à une presse libre d’exister, c’est ce caractère flou et clientéliste que l’on veut combattre. »

Plusieurs interventions se sont succédées dans la première partie de soirée. Le journaliste, Laurent Mauduit s’est appliqué à retracer les années Tapie à Marseille. Michel Samson auteur de Gouverner Marseille a su rappeler sans détour le panier de crabes qu’est cette ville. En témoignent les nombreux hommes politiques venus faire leur publicité au micro de la soirée. On peut regretter que les interventions qui s’en sont suivies furent plus que décevantes, voire hors propos. Une mention spéciale par contre aux dessinateurs du Ravi qui ont illustré la soirée par leurs caricatures parfois drôles et parfois grinçantes.

Une affaire de citoyenneté

Reprenant le micro, Edwy Plenel  a su rappeler l’objet de la soirée. Parler de l’arrivée inquiétante de Bernard Tapie à la tête d’un groupe de presse en situation de quasi-monopole dans le sud. Rappeler les craintes actuelles qui pèsent sur la presse en général, sur son financement et sur son indépendance. Mais surtout, elle ne se voulait pas corporatiste car une presse libre c’est l’assurance de la bonne santé de la démocratie. « Comment fait-on pour défendre cette démocratie face à toute ces tentations oligarchiques permanentes ? On la défend par ce droit fondamental à l’information » rappelle le directeur de Mediapart. Car le citoyen reste évidemment l’élément essentiel de la société. Sans citoyen, presse et cité n’ont plus de sens.  « La démocratie, c’est le régime de n’importe qui sans privilège de naissance, sans privilège de fortune, sans privilège de diplôme, j’ai le droit de protester, j’ai le droit de parler, de manifester,  de voter, d’être candidat, et j’ai même le droit d’être élu. Ces promesses démocratiques sont un scandale permanent face à des tentations qui existeront toujours. J’ai la naissance, j’ai les réseaux, j’ai le savoir, j’ai les connaissances, j’ai surtout l’argent, j’ai les moyens et donc je sais mieux que le peuple ce qui est bon pour lui. » Et « pour choisir, pour décider, pour contrôler il faut que je sache ce qu’on fait en mon nom. Ce qu’on me cache » note-t-il encore. « La publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple. Ce qui est public doit être public. Le secret doit être l’exception. »

L’enjeu d’une presse libre et indépendante afin de garantir la multiplicité de l’information apparaît donc essentiel. « Vous devez fournir des informations des faits d’intérêts publics c’est ça le propre du journaliste » et en s’adressant aux politiques présents avec un sourire, à l’instar de Patrick Mennucci dont l’entrée en cour de conférence s’est faite remarquée, « il faut bien que nous vous dérangions. Ce droit de savoir est un enjeu essentiel et il faut le garantir. Il faut des lois fondamentales. Il y a des élus dans la salle. Soyez courageux ! »

« Sortez des autoroutes de l’information »

Là où relations entre financements de la presse et pouvoir s’entremêlent, Michel Gairaud s’arrête sur un aspect essentiel de la profession : ne pas confondre information et communication. Communiquer, n’est en effet pas compliqué et c’est arrangeant face à ces pouvoirs publics annonceurs dans nos journaux. On pourrait se dire « c’est donnant-donnant ». Mais non, le journalisme doit aller au-delà de ça. « Et cela passe par une responsabilité qui est la votre (NDLR : les citoyens). On a les médias que l’on mérite, la gratuité ça n’existe pas, l’information a un coût et en particulier la volonté d’informer sans logique de communication. Bernard Tapie rêve de journalistes communicants », insiste-t-il.

Alors oui, nos confrères de La Provence se sont exprimés avec agressivité au micro de Mediapart mais sans doute avec la voix de la vexation plus que de la colère. « Nous n’avons pas encore les mains liées », ont-il répété. « Tant mieux si vous êtes forts », leur a répondu Pierre Boucaud. Néanmoins, les Marseillais s’interrogent à juste titre. Même si une grande part des journalistes s’est constituée en « société de journalistes » et qu’ils souhaitent faire signe la Charte de Munich à Bernard Tapie, les doutes demeurent sur les intentions de l’homme d’affaire. Il était important de mettre des mots sur les craintes de chacun qui ne sont pas injustifiées face au silence de ces journalistes depuis plusieurs semaines. C’est plutôt bon signe que les Marseillais se sentent concernés ! 750 sièges occupés pour parler de notre bonne presse quotidienne régionale que l’on dit si malade. La presse est perdue ? On vend peut-être la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Besoin d’un nouveau souffle ? Certainement. Alors, « sortez des autoroutes de l’information, prenez les chemins de traverses et aidez ceux qui essaient d’inventer un autre modèle d’information », propose Michel Gairaud.

Charlotte Cosset

 

 

 

 

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