Deux mois après le 11 janvier, les esprits restent toujours sous le choc. Marie-Aimée s’est replongée dans ses souvenirs, son enfance en Bourgogne, ses débuts en tant qu’enseignante et son arrivée dans les quartiers populaires en Ile-de-France. Un point commun : l’injustice, toujours présente…
 
Je m’étais liée d’amitié avec Yvette*, installée dans la petite ville bourguignonne de Charolles depuis quelques semaines après avoir quitté l’Algérie en 1962. Chaque fin de matinée et chaque fin d’après-midi, lorsque nous sortions ensemble de l’école, les autres élèves la montraient du doigt en criant : « Pied-noire ! Pied-noire ! ». Un soir, n’en pouvant plus, j’ai demandé à ma grand-mère pour quelle raison on traitait Yvette de « pied-noire ». J’ai fait remarquer : « Elle n’a pas les pieds noirs ». «Les pieds-noirs sont des gens d’origine française installés en Afrique du Nord jusqu’à l’indépendance de ces pays africains qui n’ont plus voulu d’eux ; ils ont donc été obligés de retourner en France » m’a expliqué ma grand-mère. Mon sentiment d’injustice s’est maintenu, même si les relations entre camarades ont fini par s’apaiser. Ma famille m’a toujours laissé fréquenter Yvette à ma guise et j’ai pu aller régulièrement jouer chez elle. De nombreuses années plus tard, j’ai compris que certains Gaulois pouvaient être jaloux des pieds-noirs qui bénéficiaient d’aides pour trouver un travail et un logement social plus confortable que les autochtones, avec une salle de bains bien équipée.
 
Les métiers exercés par les adultes (agriculteurs, artisans, commerçants…) autour de moi ne me faisaient pas rêver. Même le journalisme ne m’aurait pas inspirée, mes proches ayant l’habitude de lire seulement le journal local. Les contradictions liées à une certaine éducation catholique me laissaient perplexe. Vers dix ans, le prêtre et la religieuse nous avaient expliqué que Dieu plein de bonté a créé l’humain à son image. Mais le corps des hommes semblait être souvent lié au « péché » : gourmandise (présente à chaque confession puisque nous avions souvent du mal à trouver les fautes récemment commises), relations sexuelles généralement « impures »… 
 
Pourquoi un Dieu parfait aurait-il créé un corps humain inférieur à l’esprit ? Totalement illogique. Pas seulement pour moi puisque j’ai un jour entendu ma grand-mère dire à une amie : « On fait généralement toute une histoire avec la sexualité ». Ce sujet était effectivement tabou dans notre région. C’était difficile pour moi de comprendre pourquoi.
 
Les familles charolaises habitaient leur région depuis plusieurs générations. Elles avaient l’habitude de prendre de nouveaux contacts par l’intermédiaire de leur réseau de relations : c’était rassurant. Les habitants en provenance d’une autre région étaient considérés comme des « étrangers ». Aujourd’hui encore, « les gens sont méfiants au début et ils mettent du temps avant de vous connaître ; mais après la confiance est vraiment acquise. Ils sont gentils » m’a commenté récemment une jeune femme en provenance d’un département voisin. Les habitants en provenance de pays étrangers n’étaient pas très nombreux : je me souviens d’un commerçant d’origine polonaise, d’une femme de ménage venue d’Italie. Ils sont devenus Charolais. J’appréciais cette convivialité mais je trouvais que cela n’était pas suffisant.
 
Il manquait des choses dans cette société, malgré l’esprit d’entraide naturel des Charolais. Au lycée, dès la seconde, j’ai été intéressée par d’autres modes de vie de tribus dites «primitives », découverts en géographie humaine. J’étais persuadée que la connaissance d’autres manières de vivre pouvait être enrichissante. Je me fichais de l’exotisme. Je cherchais surtout un autre art de vivre qui semblait exister seulement dans certains petits groupes humains hors de l’Europe ; les ethnies guerrières n’allaient évidemment pas retenir mon attention.
 
J’ai constaté plus d’individualisme et de solitude lors de mes deux années passées à Lyon, puis à Paris où je me suis installée en 1979 pour poursuivre mes études d’ethnologie. Pendant 8 ans, je ne me suis jamais habituée à la tristesse, la mauvaise humeur et à la perpétuelle frénésie des Parisiens ; je menais ma vie d’étudiante à mon rythme. « ça pulse», se réjouit une amie ; moi, ça me soûle. Dès le début j’ai préféré les villes moyennes de la banlieue où l’on connaît ses voisins, où l’on croise des connaissances ou des amis dans la rue. J’habite en Seine-Saint-Denis depuis 1983 et à Bondy depuis 1999. Je ne manque pas d’amis, en Ile-de-France, en province et à l’étranger.
 
J’habitais à Bondy lors des émeutes en 2005. Professeur-documentaliste depuis 2001, en contact direct avec les difficultés économiques et sociales de certains jeunes des «quartiers», je n’ai pas été surprise. Cela m’a même semblé logique. Ayant moi-même du mal à supporter les injustices, si j’avais été élevée différemment, j’aurais pu dans ma jeunesse devenir violente contre des meurtriers agissant dans le cadre de totalitarismes.
 
Certains journaux montrent beaucoup les « quartiers » (cela fait vendre !), en particulier ceux du « 9-3 », mais ceux-ci ne représentent qu’une faible portion de la banlieue. Pourtant, nos villes moyennes sont composées pour une large part de secteurs pavillonnaires. Le 15 janvier, un quotidien local titrait sa Une : «Le risque de fracture : à l’école, les incidents se multiplient », avec une déchirure au milieu d’une pancarte « Je suis Charlie ». Fâchés, estimant que cela mettait de l’huile sur le feu, nous avons attendu le lendemain pour enregistrer ce numéro. Des élèves, après avoir lu cette « Une » à l’extérieur, se sont plaints auprès de leurs enseignants.
 
Je suis aujourd’hui dans un lycée assez calme de Seine-Saint-Denis. Affectée en mars 2001 dans un lycée professionnel à Bondy pour ma première expérience, j’y suis allée pleine de craintes concernant le comportement de mes futurs élèves, en me disant : « Je fais un essai, si ça ne va pas, tant pis, je demanderai à partir ». Cela s’est bien passé, et j’y suis restée l’année suivante. Dans différents établissements scolaires, j’ai vu depuis septembre 2001 la montée de l’intolérance de la part de certains jeunes. J’ai déjà écrit que de nombreux élèves issus des « quartiers » sont attachants. Ils manquent souvent cruellement de connaissances politiques, religieuses leur permettant de se situer dans notre société. Ils ont besoin de plus d’attention et les conditions d’enseignement ne le permettent pas toujours jusqu’à présent. Je ne peux ignorer qu’il existe bien un grave malaise dans les « quartiers » qui sont loin d’être seulement franciliens. J’étais aussi dégoûtée face à la montée crescendo de l’islamophobie. Les Gaulois râlaient comme d’habitude, certes, mais ils n’agissaient pas… Que faisait le pays des Lumières ? Cela devenait inquiétant.
 
Différents « plans banlieue » se sont succédés… Nous n’avons pas remarqué de vrai changement dans la vie quotidienne de ces « quartiers » minoritaires qui ne semblaient pas intéresser la majorité des français.
 
Dès le 7 janvier, la population gauloise s’est enfin bougée. Il a fallu 17 meurtres dont l’assassinat de plusieurs journalistes d’un hebdomadaire satirique, à Paris même, en tout 20 morts en comptant les meurtriers, pour réveiller enfin les Français sentant entre autres leur liberté d’expression et leurs valeurs républicaines menacées ! Le 11 janvier, j’étais avec une amie, et elle hésitait à participer à la marche en raison de la présence des hommes politiques, pas tous démocrates. Je n’étais pas enchantée non plus mais plus pragmatique : « Je ne veux pas rester ici sans rien faire, tant pis. C’est le peuple qui a lancé les rassemblements spontanés ». Finalement les politiciens ne brandissaient pas de bannières, ils étaient là plutôt à titre personnel et pour une fois qu’ils avaient un projet commun humaniste !
 
Tout le monde n’a pas réagi de cette manière. En effet, dans une société plutôt laïque, on ne réalise pas que l’on puisse blesser, sans le vouloir, des croyants. J’ai ainsi pu constater qu’au sein de mon lycée, certains élèves de culture musulmane se sont sentis humiliés par les publications de Charlie Hebdo. Avec une collègue, nous avons dû expliquer que les satires de Charlie ne font pas toujours l’unanimité et que cet hebdomadaire était peu acheté en 2014. « Vous savez, avant le 7 janvier, Charlie était très peu lu », a conclu ma collègue pour remettre à sa juste place l’importance de ce journal.
 
En janvier, quelques collègues ont tenu compte de l’actualité dans leur enseignement. Un collègue de sciences économiques m’a raconté que le jeudi 8, il n’a pas pu faire cours normalement, ses élèves étant trop perturbés ; un débat a donc eu lieu. Cet enseignant, de culture musulmane, a expliqué que pour lui ce terrorisme n’a pas grand-chose à voir avec l’islam. Dans les jours suivant l’attentat, une collègue de lettres a fait étudier l’article « Fanatisme » du « Dictionnaire philosophique portatif » de Voltaire. Bien qu’il ait été écrit voici plus de deux siècles et demi, le « Traité sur la tolérance » du même auteur ne semble finalement pas avoir pris une ride… et ma collègue a voulu mettre en valeur la justesse et la modernité de ce texte.
 
Quelques semaines plus tard, « l’esprit du 11 janvier », qui m’a vraiment marquée, semble être un peu retombé comme un soufflé. Quand le calme revient, on semble avoir tendance à oublier que des « quartiers » sont en détresse…
 
Marie-Aimée Personne
 
* Prénom modifié

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