Gare du Nord. 19h30. Une rame du Transilien est sur le point de quitter le quai. Un jeune homme, jean, t-shirt blanc, casquette, blanche également, visière en arrière, traverse le wagon. « Excusez-moi ? Ca vous dérange si je m’assoie en face de vous ? Je voudrais rouler et si jamais les « flics » arrivent… » Il laisse sa phrase en suspens avant de s’installer avec un large sourire en jetant au passage un regard vers l’entrée du wagon. Il sort une feuille, une cigarette et du haschisch et prépare son joint.

L’auteure de ses lignes n’y tient plus et se présente. Le mot de journaliste fait disparaître le sourire des lèvres du garçon qui, apprendra-t-on quelques minutes plus tard, n’a que 19 ans. « Non, je veux pas parler aux journalistes, ils déforment tout ce qu’on leur raconte. » Mais l’insistance vient à bout de ses réticences.

« Tout le monde fume, les jeunes, les vieux. Tiens, même le type en costard derrière, je suis sûr qu’il fume des joints le soir », lance-t-il en désignant du regard un homme d’une quarantaine d’années. Les chiffres vont dans son sens. D’après l’Observatoire français des drogues et de la toxicomanie, 12,4 millions de personnes ont déjà essayé le cannabis, 3,9 millions fument occasionnellement et 1,2 million sont des consommateurs réguliers. Les usagers d’aujourd’hui sont bien loin d’être des marginaux.

« L’une des fausses idées concernant le cannabis est que les jeunes sont le plus en danger. Mais ce ne sont pas eux qui ont un usage problématique du cannabis, note le Docteur Michel Hautefeuille, praticien hospitalier à l’hôpital Marmottan dans le XVII° arrondissement de Paris, spécialisé dans le traitement des toxicomanies. Nous soignons plusieurs centaines d’usagers problématiques du cannabis  : il s’agit d’adultes entre 35 et 40 ans. Pas les jeunes. »

Ce que confirme Jean-Pierre Galland, co-fondateur du Collectif d’information et de recherche sur le cannabis (CIRC) : « Le cannabis n’est plus uniquement un truc de « djeuns ». Beaucoup d’adultes de 50 ans fument des joints, même parfois avec leurs enfants. La population est en train de vieillir. Mais beaucoup n’ont pas envie de prendre le risque de se faire arrêter et appliquent le diction « pour vivre heureux, vivons cachés ». »

Pourtant certains jeunes continuent d’être les victimes du cannabis. Utilisés comme revendeurs, ce sont les premiers visés par la police. « J’ai été interpellé des dizaines de fois. Même une fois, ils ont perquisitionné chez moi pour un bédo pas plus grand ça », explique le jeune homme à la casquette blanche, montrant sur son joint une longueur de deux centimètres.

La police, il connaît bien. « J’habite à Franconville mais je vends à Saint Germain en Laye, une bonne ville de « bourges ». Un jour je devais y aller pour faire une vente, mais ma femme accouchait et je suis resté auprès d’elle. Un de mes potes a pris ma place. Résultat : trois ans de prison. Un autre purge en ce moment une peine de deux ans de prison ». La police n’est pas le seul ennemi des jeunes dealers. « Les territoires sont définis. Si jamais on empiète sur le territoire d’une autre bande, c’est la baston assurée. »

A l’origine du statut de délinquant du fumeur de cannabis, la loi du 31 décembre 1970 qui, pour répondre à quelques cas d’overdose d’héroïne, pénalise l’usage de toutes les drogues : héroïne, cocaïne, ou encore le cannabis. A l’époque, l’usage de marijuana ne concernait que quelques cas isolés. Aujourd’hui, les chiffres montrent que la pratique s’est démocratisée.

Considéré comme une drogue, le cannabis ne peut prétendre au même traitement que l’alcool ou le tabac dont l’effet sur la santé n’est pas moins nocif.  Un classement britannique de la dangerosité des drogues place le cannabis en onzième position sur vingt drogues étudiées. La plus dangereuse, classée en première position, étant l’héroïne, l’alcool est 5e et le tabac en 9e. Le Dr Hautefeuille confirme ce que dit ce classement. « La potentialité d’atteinte pour la santé du cannabis est à peu près égale à celle du tabac. La différence réside dans la quantité consommée. Un vrai fumeur va fumer un paquet par jour, soit 20 cigarettes, alors que les 12 millions de consommateurs de cannabis ne vont fumer qu’un joint de temps en temps. »

Pour l’alcool, le médecin est catégorique : « Il est beaucoup plus dangereux que le cannabis, dans le cadre d’un usage récréatif. Il induit une dépendance physique, une toxicité hépatique ou encore une dégénérescence musculaire. L’alcool est un produit hautement toxique. »

La solution pour le médecin : « le commerce contrôlé » qui permettrait d’encadrer la fabrication, la vente et les conséquences du cannabis « par une grande campagne de prévention ». Et notre petit dealer et consommateur ? Bien sûr, il est pour la dépénalisation : « Ouah, mais ce serait trop génial », lance-t-il avec une immense sourire. Puis nuançant : « en même temps, les dealers trouveraient autre chose à vendre. On aime trop la vente. Le risque de se faire choper par les flics et tout. »

Peut être se joindra-t-il aux consommateurs français qui braveront l’interdiction de consommer du cannabis pour ce rendre le 18 juin prochain à la Villette (XIX° arrondissement) pour l’Appel du 18 joint, qui chaque année, réunit les partisans de la légalisation autour du CIRC.

Sophie Noachovitch

Paru le 8 juin

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