« Il décidait tout pour moi, même de quel côté je devais mettre la tête pour dormir : tu regardes vers la droite, il me disait, et deux mois plus tard il avait mal à l’épaule et ça ne lui convenait plus, alors je devais dormir avec la tête à gauche ». Je parlais hier de l’absence de femmes dans la rue et de l’une des explications : beaucoup ne peuvent pas sortir. Djamila, 47 ans, est arrivée en France en 1978. Elle avait 19 ans et ne parlait pas un mot de français. C’est peu dire qu’elle est restée cloîtrée.

Djamila est Marocaine, « de Tanger » précise-t-elle. Son père n’est pas allé à l’école, mais il était « civilisé », pour reprendre ses termes. Elle avait donc un emploi, dans un magasin de musique, et pouvait sortir de chez elle, « pas seule, mais librement ». Son oncle travaille alors en France. Il fréquente des compatriotes. L’un d’entre eux, appelons-le Kamel, souhaite épouser une fille du pays. L’oncle pense aux filles de son frère. L’aînée est déjà fiancée, le sort désigne Djamila. « Mon père ne m’a pas forcée, il m’a demandé si j’étais d’accord. Moi j’ai dit oui ». Pourquoi ? « Je ne sais pas, je n’ai pas réfléchi – quand on est jeune, on ne pense pas assez. Après on sait, mais c’est trop tard. ». Avant d’épouser son mari, Djamila ne l’a rencontré qu’une fois.

Djamila se marie, quitte le Maroc et se retrouve à… Bondy. Contente ? « J’avais peur. C’était dur ». A ce stade, elle n’en dira pas plus sur ses sentiments. Elle raconte le soutien de ses voisines, deux retraitées « gauloises » respectées par son mari à cause de leur âge, et qui essaient de l’émanciper. L’une lui donne des cours de français, l’autre l’envoie au planning familial pour qu’elle se fasse poser un stérilet en toute discrétion après son troisième enfant – il en veut davantage, pas elle.

Son quotidien ? Son mari lui interdit de sortir. Elle est à la maison, sans un sou. Au sens le plus strict du terme. Une des retraitées lui donne de l’argent pour qu’elle s’achète chaque jour une baguette, et reste dans l’appartement pendant que Djamila court à la boulangerie – son mari ne lui laisse pas les clés, si elle sort la porte se clôt et elle ne peut plus rentrer. Elle est autorisée à accompagner ses enfants chez le médecin ou à l’école. Point. Tous les achats, y compris de nourriture, ou les vêtements, sont faits par Monsieur, ou, dans le meilleur des cas, avec lui. « Si je demandais quelque chose pour moi, il me disait que j’avais déjà tout, que je n’avais besoin de rien, ou alors qu’il n’avait plus d’argent. Tu parles ! Monsieur, il avait ses manteaux, ses belles chemises ».

Djamila n’a bien sûr pas le droit d’inviter des amis à la maison – hormis ses voisines et quelques mères qu’elle croise devant l’école, elle ne connaît de toute façon personne. La tyrannie de son mari s’exerce dans tous les domaines. Il impose la présence de son frère à Djamila : il vivra 7 ans avec la famille. Kamel fait les 3/8, travaille donc parfois la nuit et fait régner la terreur pour que la maison soit parfaitement silencieuse quand il se repose. Très pudique, Djamila dit seulement qu’elle se sentait parfois « un peu seule ». Pour disposer d’un peu d’argent, pour elle et ses enfants, elle trouve deux petites heures de ménage par semaine. Mais son mari s’empare de tous ses revenus. Sur le conseil de ses voisines, elle ouvre, première démarche individuelle, un compte à la poste, et y dissimule une partie des petites sommes qu’elle gagne.

Soudain, Djamila craque. Elle qui racontait jusque-là sa vie d’une voix parfaitement neutre commence à pleurer. « Vous savez, avant je n’osais rien dire, je ne racontais à personne, un tout petit peu à mes voisines ».

Pourtant, se sont là ses belles années. Le couple déménage en effet. Il reste dans le même immeuble, mais change d’escalier. Djamila perd la protection de ses voisines, que son mari lui interdit d’aller voir, et lui perd tout sens de la mesure : il harcèle psychologiquement sa femme. C’est là qu’il commence à lui dicter de quel côté elle doit dormir, qu’il demande un plat pour le dîner, attend qu’il soit posé devant lui pour changer d’avis et passer commande d’autre chose. Tout ce que fait Djamila est mal, faux, insuffisant. Après 16 ans de mariage, Djamila réalise d’un seul coup qu’elle n’est pas heureuse, qu’elle n’aime pas sa vie. Et plus personne à qui se confier, plus personne pour la conseiller. Elle n’ose même pas aller dire à ses deux amies retraitées qu’elle n’est plus autorisée à les voir ; les deux dames ne comprennent rien à son attitude.

La dictature du roitelet domestique s’étend aussi à l’aînée des enfants, une fille. Son père veut la contrôler, savoir à chaque instant où elle va. Djamila, elle, la pousse à faire des études, l’encourage à travailler et à voyager avant de se marier : « Je ne veux pas qu’elle fasse comme moi ». Elle-même a essayé de reprendre des études et de passer son certificat, mais à force de « t’y arriveras jamais », « t’es trop nulle », son mari a réussi à la décourager.

« Maintenant, c’est le bonheur, la tranquillité ! », dit Djamila. Son mari a radicalement changé ? Non, il est parti avec une autre. « Quand il m’a dit qu’il voulait divorcer, qu’il ne rentrait plus la nuit, qu’il fréquentait un copain qui ramenait des filles à la maison, j’ai pleuré. Je pleurais jour et nuit, j’avais peur. Mais au final, je suis très contente qu’il soit parti. Je me dis que j’aurais dû le renvoyer plus tôt».

Djamila est soulagée, mais sa situation financière est très tendue : elle n’a pas de formation, n’a jamais travaillé, donc jamais cotisé pour sa retraite. Difficile de trouver un emploi, sans parler des problèmes qui vont se poser quand elle ne sera plus en âge de le faire. Car la loi française sur le divorce a, comme la suisse, changé, pour s’adapter à la nouvelle donne sociale : les femmes travaillent, il n’y a donc aucune raison pour que leur mari paye une pension pour elles. Le problème, c’est que la vie de Djamila n’a de loin pas suivi cette évolution.

Son histoire n’est pas unique : « je connais beaucoup de femmes du Maghreb à qui c’est arrivé », explique-t-elle. Le démon de minuit chez les hommes de 40 à 50 ans, c’est vrai, c’est banal, dans toutes les civilisations. La particularité ici c’est que ces hommes attendent systématiquement, avant de partir avec une plus jeune, que les enfants soient hors du nid. Par souci éducatif ? Peut-être. Mais aussi parce que les allocations versées par l’Etat s’arrêtent là.

Par Sonia Arnal

P.S: Djamila n’a pas honte de son histoire, mais pour protéger ses enfants, elle a préféré utiliser un pseudonyme pour ce texte.

Sonia Arnal

Articles liés

  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021
  • « On avait envie de ramener les vacances en bas de leurs bâtiments »

    Avec la crise sanitaire, pour de nombreux jeunes des quartiers populaires, l’été se passe souvent à la maison. Pour faire face à un été compliqué, des associations proposent (heureusement) des alternatives pour les plus jeunes. Reportage.

    Par Kamelia Ouaissa
    Le 16/07/2021
  • Le fast food social de l’Après M, 13 organisé à Marseille

    Dans les quartiers Nord marseillais, l’Après-M est en pleine phase de transition : de la débrouille à la structuration, mais toujours dans une quête d'indépendance. En pleine discussion avec la mairie phocéenne qui a annoncé son rachat, le 9 juillet prochain l’Après-M connaîtra la nature de sa propriété et de ses propriétaires. En attendant, l’auto-organisation locale reste toujours la marque de fabrique de la structure qui continue de fournir de l’aide alimentaire. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 08/07/2021