En 2014, il faisait l’objet d’une médiatisation accrue. Motif : il avait hébergé dans son cabinet soixante-sept Roms éjectés de leur campement. Un an plus tard, nous sommes retournés voir Christophe Lamare, médecin généraliste à Roubaix, dans le Nord-Pas-de-Calais.

On lui a tout reproché. D’avoir accueilli 67 Roms en détresse dans son cabinet. D’avoir prescrit trop de Subutex. D’avoir ausculté jusqu’à 80 patients par jour. D’avoir gagné jusqu’à 9000 euros net par mois. Une guerre des chiffres menée par la jalousie de celles et ceux qui n’ont pas le courage de faire ce que le Docteur Lamarre accomplit au quotidien. Plus qu’un métier, une attitude. Humaine, simple. Si cool. Or sa médiatisation a visiblement dérangé. Remarqué par l’Ordre National des Médecins, il a écopé de quatre mois de sursis dont deux mois ferme avec interdiction d’exercer.

Né à Creil dans un lieu qu’il qualifie lui-même de « musulman» , il raconte sa détestation de Paris. « Le métro, 40 minutes chaque jour, tout ça » qui l’incite à « partir loin ». Il arrive à Lille à 19 ans, pour sa première année de médecine. Sa maman souhaite qu’il fasse ses études à Amiens mais il rétorque alors : « on va mettre quelques kilomètres entre nous ». « J’ai redoublé ma seconde et ma terminale, car j’étais trop fêtard… En médecine, il a fallu être sérieux », raconte-t-il, les yeux rieurs. Il évoque successivement sa collocation à Lille, comment sa mère, institutrice, « l’a eu à 15 ans ». Qu’il a été « conçu dans un camping ». « Comme quoi, ça me poursuit », ajoute-t-il, en rappelant cet épisode où il a hébergé un camps de Roms, chassés par la ville de Roubaix l’an passé.

Médecin et confident

Un homme, de l’admiration plein des yeux, interrompt la discussion. « Bonjour Docteur Lamarre ». Serrage de pinces. Discussions de quartier. L’homme lui fait part de son quotidien. « Docteur j’ai des problèmes de logement ». « Vous êtes chez un particulier ? Et du côté de logements sociaux alors ? Ah oui là c’est le bordel ». Son interlocuteur sait qu’il peut compter sur lui : « si vous avez un tuyau, je sais où trouver, docteur ». Au médecin de répondre : « si je ne dors pas, c’est que je suis là ». Au cabinet, donc. Il éclate de rire. Heureux ? « Depuis tout petit ». Ses patients ? « C’est ce qui m’aide à tenir. Leur sourire, c’est mon salaire ». Dans la salle d’attente (« qui est une salle de rencontre, certains, pour se donner rendez- vous, viennent ici ! ») il fait la bise à quelques patientes qui l’attendent. Dans ce petit espace, tout le monde vient demander « s’il est là ». Est-ce un médecin, un ami, un confident, un notaire…? « Certains jeunes me disent que je suis comme un papa spirituel, mais c’est lourd à porter ». Il est un échappatoire à tous les problèmes des habitants. Une bulle d’oxygène, aussi.

Amoureux de son quartier et de sa région

Reprenant en vrac le déroulé de son destin, des dernières années, il confie tout, ne cache rien. « Mon père était au PS ma mère au PC. Ça gueulait tout le temps à la maison ». Citant Bienvenue chez les Ch’tis, il explique comment sa femme et lui ont souhaité rester dans cette région. « Elle est kinésithérapeute et a commencé à travailler très tôt. Mes enfants ? J’en ai trois, tous nés ici. Pourquoi partir ? ». Dans les coups durs, il se remémore les conseils prodigués par ses parents. « Je crois fortement en une maxime que me disait mon père : ‘l’amour n’existe pas il n’y a que des preuves’. J’essaye tous les jours de les donner. Quand j’étais tout seul avec cette histoire de Roms, naïf, je me disais que ça allait bien se passer que les gens allait venir me venir en aide mais tout à coup plus rien. J’ai dû quitter mon cabinet à l’Hommelet suis arrivé ici, à regret. J’ai pleuré en voyant les magasins, le parking payant… On a l’impression d’être des commerçants et non des médecins, dans ce coin. Ici, les flics m’ont dit ‘tenez, notre carte’ et je leur ai répondu » où vous étiez quand j’étais dans mon ancien quartier, surnommé Toxland ? ». D’anecdotes en anecdotes, on se délecte. Tout cela va être prochainement raconté dans un livre, qui sortira aux éditions du Cherche-midi. Son téléphone sonne de nouveau. « Allô, Abdel ? Oui je vais passer voir comment tu vas, mais ne me fais pas à manger ». Un patient, en proie à un vilain cancer.

Anti-Docteur House

Il ne s’arrête jamais. Des burn-outs, il en évoque deux. Lorsque son père est décédé, cancer du pancréas, et à la suite d’un accident de moto. Devenu accro aux anti-douleurs, il se shootait pour oublier une fatigue physique. « J’étais sous morphine et puis je me suis habitué…». La période de suractivité qui semble lui manquer est pourtant bien derrière lui : aujourd’hui, cet anti-Docteur House qui aime le contact avec les gens ausculte sagement un nombre « raisonnable » de patients. « Mais les malades sont toujours aussi nombreux et il n’y a plus un seul médecin à l’Hommelet ».

Il reprend à peine sa respiration et continue. « Au niveau du psychique, c’était tenable, c’est au niveau du physique qu’il y avait des limites. Aujourd’hui j’exerce la médecine comme j’ai toujours voulu faire et que je ne pouvais pas faire rue de la Vigne ». De ses confrères, il évoque l’animosité de certains après sa médiatisation. « Tu te déplaces sans journalistes et sans caméras maintenant ? » lui a envoyé un pathétique envieux. Son téléphone sonne de nouveau « ouais Philippe ? Ça me fait plaisir de t’avoir au téléphone, viens on fait un petit déjeuner avant de démarrer la journée ».

Avec les Roms, un lien qui perdure

Quand on lui demande ce que sont devenus les Roms qu’il a hébergés, il se retourne et pointe du doigt une armoire : « vous voyez les sachets et la boîte, là ? Ce sont des affaires, je leur ramène de la bouffe cet après-midi ». « Manger par terre et faire la fête avec eux a été une expérience formidable pour moi. Je suis fasciné par leur capacité à vivre à rebondir à s’adapter avec rien, c’est formidable ». Sa fille, qui travaille dans le même cabinet, interrompt l’entretien en ramenant un sachet de nourriture apportées par des patients. « Génial, non ? ». Clin d’œil. Bonheur total sur une bouille toute ronde. Évoquant son physique, il glisse : « petit, ma grand-mère me gavait… Elle avait connu la guerre et la faim ! Alors j’étais une bouboule mais j’ai perdu du poids vous savez, je suis passé de 130 kg à 70 kg en deux ans et demi ».

Le passé et l’avenir

Concernant l’avenir, il hésite. Semble nostalgique de ses périodes d’effervescence. « Il y avait tout un concentré d’humanité dans mon cabinet, on assistait à des bagarres, suivis de moments de partage. J’épuisais tous mes remplaçants… Ce n’était même pas un cabinet de médecine générale, c’était un dispensaire ». Il recommencera sûrement. C’est finalement cela, sa vie. Des oscillations en permanence. « Là, par exemple, vous me voyez avec une cigarette électronique mais à 80 ans je vais aller me racheter une bonne cartouche de clopes ! ». Nouvel éclat de rire.

Son sourire, greffé sur son visage en permanence, ne tombe jamais. « Ce qui me met hors de moi ? C’est de voir que l’on a abandonné toute une partie de la population, des personnes méritantes, sans aucun projet pour elles. J’ai vu tant de cancers apparaître, des gens sombrer dans l’alcool… Des pères et mères de familles tomber dans la toxicomanie ! Moi, la seule chose qui m’a sauvé, c’est que ma famille m’ait donné un tel sentiment de sécurité que je n’ai jamais eu peur de rien ».

D’après Hugo Pratt, « aider le blessé et le faible, c’est ce qui différencie l’homme de l’animal ». Dans la continuité de cette réflexion on se dit, en sortant du cabinet, que le doc Lamarre est un homme. Un grand homme.

Pegah Hosseini

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